Avec les biffins de La Chapelle

Tous les mercredis, les biffins de La Chapelle sortent leurs chiffons
Tous les mercredis, les biffins de La Chapelle sortent leurs chiffons et autres produits de seconde main

© VN

Il rassemble des centaines de vendeurs à la sauvette, qui tentent d’écouler leur stock de produits de seconde main. Le marché de La Chapelle s’est installé il y a près de six mois sous le pont du métro. Cartouches ou CD de jeux vidéo, chargeurs et téléphones, parfums, produits cosmétiques et même alimentaires… On y trouve de tout. Des carcasses de téléphones aux touches manquantes, aux smartphones tactiles dernier cri en bon état. La plupart des produits exposés proviennent des poubelles, et sont vendus tel quel, ou après un petit coup de brosse à reluire. Pour d’autres, comme les autoradios qui s’empilent à un stand, on préfère ne pas en connaître la provenance… Ce marché aux biffins, le nom de ces vendeurs d’occasion, se déroule tous les mercredis matins, même s'il n'est pas autorisé.

 

Les vendeurs sont de toutes origines, Africains, Roms, quelques Asiatiques, et certains ne parlent que quelques mots de français. Les rudimentaires nécessaires au marchandage. Car ici c’est presque une règle, tout peut se monnayer. Pascal, vendeur d’une quarantaine d’années, l’un des rares Blancs, interpelle une collègue Rom, qui porte un collier brillant autour du cou : « Combien ? Trente euros ? Allez cinquante centimes… » Le marchandage est sévère, même s’il se fait avec le sourire. Pascal, casquette aux motifs militaires sur la tête, lunettes, et air sympathique, propose sur sa bâche quelques DVDS, un casque de chantier, un jeu vidéo Prince of Persia… un bric-à-brac qu’il récupère un peu partout dans Paris. Il dit venir pour la deuxième fois ici, depuis un mois, même s’il semble connaître tout le monde. Ex-chef d’équipe chargé des espaces verts, il a cessé son activité à la suite d’une hernie discale invalidante. Il affirme réussir à empocher une dizaine d’euros par jour sur ces marchés. Ce qu’il écoule le mieux ? Du petit matériel électronique, des vêtements de marques, et en particuliers des habits pour bébés.

 

Arnaques et iPhone 6

 

A côté de lui, Goran partage son bout de bâche pour étaler la marchandise. Lui aussi affirme réaliser dix euros de bénéfices par jour environ, 50 euros les bons jours, mais c’est exceptionnel, en cas de vente d’un matériel high-tech par exemple. Les prix ne sont pas indiqués, et les vendeurs les fixent « un peu à la tête du client », en partant sur une base haute, les discussions étant systématiques. Goran est un habitué des marchés aux biffins, principalement celui entre la Porte de Clignancourt et la Porte de Montmartre, qu’il fréquente depuis cinq à six ans. Titulaire d’un diplôme de commerce international, ce trentenaire est logé dans une HLM vers La Chapelle. Quand il ne travaille pas dans l’export, il arrondit ses fins de mois sur ces stands, il vient ici depuis le début, il y a quatre à cinq mois.

 

Sa marchandise, il va la chercher dans les poubelles des quartiers voisins, un peu plus bourgeois, du dixième arrondissement, République, Jacques Bonsergent, le canal Saint-Martin… Beaucoup de monde passe devant eux, mais peu d’acheteurs, la pluie fine n’aidant pas. Il se méfie des voleurs, des groupes qu’il dit reconnaître, et d’arnaques comme la vente forcée, quand un acheteur lui tend un billet, qu’il attrape par réflexe, et insiste alors pour conclure la vente, à un prix très inférieur à ce qui était annoncé.

 

Auparavant, ce marché aux biffins se déroulait vers Barbès, à côté de l’officiel, qui vend des fruits et légumes. Mais les policiers avaient l’habitude d’y faire des descentes un peu trop fréquentes, proximité du commissariat de la Goutte d’Or oblige. Le marché s’est donc déplacé progressivement, sous la ligne deux du métro, près du campement de migrants, désormais fermé, pour enfin atterrir vers le printemps au croisement de la rue Philippe de Girard et du boulevard de la Chapelle. Ici, les forces de l’ordre sont un peu moins présentes et regardantes, une camionnette bleue passe même sans s’arrêter.

 

Concernant les acheteurs, on croise un peu de tout, femmes, groupes d’hommes… L’un d’eux sort sa batterie pour tester un téléphone en vente, qui refuse de s’allumer. Un autre vend une guitare, jouet en plastique aux nombreuses pièces manquantes. Pas très optimiste : « Elle marche ? Je ne sais pas… ». Un enfant d’une dizaine d’années s’amuse : « iPhone 6, iPhone 6 », clame-t-il à des clients pas dupes devant un vieux téléphone à clapet. Myriam passe avec son caddie rempli de thermos. Elle vend ses cafés et cannettes à cinquante centimes, un euro pour le sandwich au saucisson halal préparé sous les yeux du client. Un peu plus loin, Miguel interpelle un Rom qui vend un bracelet en argent : « Ce n’est pas toi qui m’as vendu cela la dernière fois ? ». Il vient essayer d’échanger un produit défaillant, même si en achetant ici, il prend un certain risque : « C’est le jeu ».


Tous les mercredis, les biffins de La Chapelle sortent leurs chiffons
Miguel - "un surnom" - est surtout à la recherche de bijoux: or et argent

 

Lové et descente de police

 

Franco-tunisien, Miguel dit être à la recherche d’un certain type de marchandise : « des bijoux, cristaux ou argenteries ». Il passe habituellement l’été dans les marchés aux biffins de Paris et banlieue, avant de repartir en Tunisie pour l’hiver, où il revend les pièces chinées, dans sa boutique de La Marsa, banlieue nord de Tunis. Il estime être un acheteur un peu particulier : « Nous sommes quelques uns à nous approvisionner chez les biffins pour revendre en boutique, après avoir retravaillé la pièce. On se croise, on se reconnaît. » Il apostrophe une famille de Roms : « Sonakaj [sonakaï] ? Lové ? » (soit en romani : « or ? argent ? »). Au milieu de ces fripes en vrac, la qualité est dure à déceler.

 

A une heure moins le quart, les sirènes d’une voiture de police retentissent. Les biffins ramassent leur marchandise à la hâte, avant de mettre les voiles. Six agents de police et un civil dispersent les stands, entassent la marchandise, que des éboueurs viendront ramasser avant l'arrivée d'éventuels glaneurs. Goran empaquette ses affaires et traverse la rue tout en restant prudent. C’est dans une situation comparable qu’un enfant Rom de cinq ans a trouvé la mort début août, sur le marché aux biffins de Ménilmontant. Certains témoins rapportent qu’il s’est fait renversé par une voiture, en cherchant à échapper à la police… Plusieurs vendeurs continuent leurs ventes malgré les agents à quelques mètres,  et râlent : « On ne cherche qu’à travailler pour gagner quelques euros, ce n’est pas de la criminalité. » Seul l’un d’eux sera interpellé, et plaqué au sol. Beaucoup restent dans les rues à proximité, avant de disparaître.

 

D’autres marchés aux biffins existent à Paris et banlieue, parmi les plus fréquentés, celui de Ménilmontant. Il se tient les mardis et vendredis, jours du marché « officiel ». Le plus populaire a lieu aux portes de Montmartre-Clignancourt, à côté des puces de Saint-Ouen. Un espace de vente autorisé est géré depuis 2009 par l’association Aurore, qui vend pour un euro l’emplacement aux commerçants. Les places étant réduites, d’autres biffins s’installent sous le pont, en marge de cet espace légal, et pratiquent eux aussi le jeu du chat et de la souris avec la police. Quant au mot de biffin, il est utilisé dès le XIXème siècle pour désigner les chiffonniers, qui récupéraient des vêtements dans les rues pour les revendre. Une profession longtemps reconnue et encadrée, bien avant les iPhone 6 à clapet…

Victor NICOLAS

17 septembre 2015