Bolek, kiosquier libraire de la place Franz Liszt

Bolek, kiosquier et vendeur de livres de la place Franz Liszt

© VN/ Paris Mag

 

Il se tient debout pendant des heures, devant son édifice de la place Franz Liszt, en contrebas de l'église Saint-Vincent-de-Paul. C'est un kiosquier un peu particulier, le seul autorisé par la mairie de Paris à délivrer autre chose que des nouvelles fraîches. C'est un personnage - un repère - qui tient le pavé depuis 35 ans, connu dans le quartier, c'est Bolek.

 

Barbe blanche en broussaille, cheveux plaqués en arrière, corpulence d’un homme qui a connu des métiers physiques, Bolek a tout de même 71 ans. Il marmonne pour lui-même – dans sa barbe – tout en conservant une certaine prestance. Affable, il est heureux de savoir qu’on a lu son livre « Je voulais pas crever » (Albin Michel, 2009), et se propose de nous le dédicacer. Ce pilier du quartier salue les enfants à la sortie de l’école, et a une plaisanterie ou un mot pour les habitués, qui viennent se fournir en livres en tous genres. De loin, on pourrait croire un SDF, avec son teint rougeaud, son visage creusé, ses dents manquantes, et son air de ne pas avoir pris de douche depuis quelques jours. Mais si vous dîtes cela à Bolek, il risque de s’emporter, fier de se revendiquer camelot, marchand brocanteur.

 

Magnétisme et pétition

 

Bolek a attiré l'attention en 2007, alors que la mairie de Paris voulait l’expulser de son kiosque situé 200 mètres plus bas sur la rue La Fayette. Pour cause, il l’aurait occupé de façon illégitime, en refusant de respecter les conditions des Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP), distributeur en situation de monopole. Alors Bolek se bat, Bolek fait du bruit, comme lui conseille son avocate, une habitante du quartier qui le défend gracieusement, et Bolek réunit autour de lui plus de 500 personnes qui signent sa pétition. Aujourd’hui, pour lui, c’est de l’histoire ancienne, il ne tient pas spécialement à évoquer ce combat. Le maire du IXème arrondissement de l’époque, Jacques Bravo, finit par lui octroyer un kiosque où il pourra vendre les livres d’occasion que les habitants du quartier lui fournissent. Il s’y installe le 15 mai 2007, comme l'indique un article du Parisien de l'époque. Il l’occupe toujours, sur la place Franz Liszt, depuis neuf ans presque jour pour jour.

 

Caroline Marson, son éditrice, est une habitante du quartier Poissonnière : « Quand nous avons décidé de faire le livre, il risquait de tout perdre, son kiosque et sa piaule. Il dégageait quelque chose de très magnétique, avec sa gueule incroyable, et il avait réuni tellement de gens autour de lui… ». Ce fils de Polonais est né en France en 1945, dans le Nord. De son vrai nom, Boleslas Zwolak. Il travaille dans les mines de charbon dès l’âge de quinze ans, puis rejoint Paris, où il devient l’un de ces forts des Halles, transportant les marchandises du marché du ventre de Paris entre deux gorgées de vin. Quand ce marché déménage à Rungis, il se fait biffin, récupérant des objets dans les poubelles, pour les vendre ou les conserver. Il rencontre un kiosquier à l’angle de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens, et il prend sa relève en 1981. Il échoue ensuite dans le kiosque de Poissonnière en 1993, où il devient libraire, faute d'être approvisionné en journaux.

 

Après le happy-end

 

Son histoire, c’est celle d'un travailleur pauvre, digne malgré le combat quotidien. « C’est un bon sujet, mais il faut un personnage pour porter un thème aussi difficile, car ce n’est pas vraiment un feel good book », reconnaît son éditrice. Avec ses yeux bleus clairs qui contrastent avec son teint hâlé, et son langage agrémenté de gestes théâtraux, Bolek est une figure, qui n’a pas fini de se battre. Le livre se termine fin 2007, alors qu’il emménage dans ce kiosque, et qu’une association (Les clochards célestes) l’aide à se loger, dans une chambre de 10 m2 de la rue d’Abbeville voisine, qu’il décrit alors comme un « petit Versailles ». Un véritable happy-end.

 

Aujourd’hui, Bolek le résistant est pourtant engagé dans un nouveau combat. La propriétaire l’aurait mis à la porte, profitant d’un séjour à l’hôpital pour débarrasser son logis, et en barrer l’accès. Il reconnaît du bout des lèvres qu’il ne payait plus de loyer « 450 euros pour 10 mètres carré », s’étouffe-t-il… Alors il se débrouille, maître dans l’art de résister, plier sans jamais rompre. « On ne sait pas pourquoi on se bat. C’est le destin, on ne peut pas choisir. », philosophe-t-il, après avoir siroté un verre de Muscat dans un verre de plastique, qu’il cale entre deux livres. Il reste pudique sur l’endroit où il dort (chez des amis ? à la rue ?) et reconnaît seulement avoir déposé plainte contre sa propriétaire.

 

"Je suis plus que fier"

 

Avec son visage abîmé par la rue et les années, il s’enthousiasme quand on lui parle de sa peinture – il a vendu plusieurs tableaux dans des expositions - ou de ses débuts d’acteur, un clip de rap, et un court-métrage projeté à la Fémis entre autres. Il raconte même avec passion qu’une équipe est venue un matin le chercher en voiture avec chauffeur, s’il-vous-plaît, pour le tournage d’un projet encore en cours. Il est acteur, véritable personnage, improvisant sans prévenir au détour de la conversation : « Le petit chat est mort », et fier assurément. Sympathique, avec son langage qui lui ressemble, parfois titubant: « Je suis plus que fier. Egocentrique, tendancieux, et d’une courtoisie extrême », relevant lui-même la poésie de sa prose.

 

Quant aux livres qu’il vend, il avoue ne pas les avoir tous lu. Il les entasse sans véritable classement. On trouve de tout, Bret Easton Ellis, Amélie Nothomb, Christine Angot… Des vieux Arsène Lupins, plusieurs livres d’Agatha Christie, qui côtoient des ouvrages récents de la Série Noire. Des Ohran Pamuk en version originale, mais aussi Fifty Shades of Grey… Il serait maître dans l’art de trouver les livres adaptés aux goûts de ses interlocuteurs, « il partage ses trésors », témoigne une habituée du kiosque. Il s’y trouve toute la journée, stoïque, du matin au soir. Il aurait appris à lire en autodidacte, sur le tard – vers 18 ans – et serait depuis entiché de littérature. Il fait en effet penser à un personnage de roman – son éditrice est d’ailleurs spécialisée en fictions – un Porthos échappé des Trois mousquetaires, ou un Gargantua revisité. Difficile de lui faire cracher les mots, pourtant, à Bolek, qui se dit « torturé par les questions », même si sa mine ravie s’illumine : « merci d’être venu me parler ». Il reste pourtant une figure du quartier, un exemple illustre de la solidarité de Paris, et le témoin d’une violence envers les plus précaires, violence urbaine, à laquelle il passe sa vie à résister.

 

 

Victor Nicolas

20 mai 2016

Lire aussi:

Paris... c'est le seul personnage de Houellebecq qui reste (omni)présent dans tous ses romans. Nous avons décrypté les textes de cet auteur qui a encore marqué la précédente rentrée littéraire, pour mieux cerner sa vision de la ville. Poésie des beaux quartiers ou zones glauques, sexe, solitude, ou amour de la Rive gauche... Lire la partie 1

 

Heures sup' payées cash, boîtes d'argent relevées, pour des sommes allant jusqu'à 30.000 euros par jour... Arnaud raconte son expérience de croupier.

 

 

 Lire le témoignage