Catacombes, accès interdits

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Ils empruntent des galeries souterraines interdites, la plupart du temps sans encombre. Eux, ce sont les cataphiles, le surnom de ces passionnés de carrières, ou catacombes. Ils n'hésitent pas à prendre tous les risques pour descendre sous terre. Quand il y a des accidents (chute d'un échelon...) on n'en entend en général pas parler, discrétion des occupants oblige. Sauf... fin mars: un explorateur en herbe s'est retrouvé les jambes coincées dans un passage étroit. L'intervention de pompiers spécialisés a été nécessaire pour l'en extirper. Descendu par une plaque soulevée à place d'Italie, c'est son ami qui a pu remonter à la surface et prévenir les secours.

 

Aujourd'hui de plus en plus de Parisiens cherchent à pénétrer dans les catacombes, excités par l'interdit et le morbide. Les ossements des cimetières ne sont pas loin... Dans ce réseau de 280 kilomètres, situés à une vingtaine de mètres de profondeur, les passionnés retrouvent un environnement bien spécial. Murs de calcaire, où des tags récents côtoient des inscriptions du XVIIIème siècle, roches sculptées façon art contemporain, et vestiges d'un monde du dessus... On y trouve des sièges provenant du jardin du Luxembourg, des poubelles publiques, des détritus (bouteilles de bière et boîtes de raviolis, le régime type de tout bon cataphile). On s'y promène en baissant la tête, en rampant parfois, souvent les pieds dans l'eau. On y découvre des salles aménagées, aux noms étranges: salle raisin, cochon, Z... Enfin, on remonte par une vingtaine d'échelons, en évitant de penser à ce témoignage de cataphile averti, qui s'est cassé une cheville en lâchant un échelon, après une chute de cinq mètres...

 

Emotions fortes depuis 1777

 

A l'origine, dès l'époque gallo-romaine, Paris s'est construit grâce à ces carrières, utiles pour édifier des monuments ou même des maisons. Dès le XVIIème siècle, des éboulements surviennent dans ces carrières souterraines. Pour y remédier, Louis XVI crée en 1777 l'Inspection générale des carrières (IGC), chargée de veiller au bon état de ces sous-sols. Dès cette période, les carrières sont interdites au public, ce qui n'empêche pas les aventureux de s'y rendre, (déjà) attirés par l'évocation de la mort (elles servent de dépôt aux cimetières). Elles gagnent ainsi leur surnom de catacombes.

 

Pourtant les catacombes à proprement parler ne sont pas interdites. Elles se situent à Denfert-Rochereau, sont payantes, et les touristes peuvent ainsi descendre dans les sous-sols de Paris, à la recherche de frissons, en lisant cette inscription : "Ici commence le royaume des morts"... Le parcours bien balisé fait cependant moins de deux kilomètres, pas de quoi sustenter les amateurs de sensations fortes.

 

Comment Internet facilite l'accès

 

Pour ce qui est de descendre dans les carrières elles-mêmes, là c'est autre chose. Pour le néophyte, le plus simple consiste à chercher dans son entourage quelqu'un qui connaîtrait un accès. Ou de recherche sur Internet. Le web a révolutionné l'accès aux catacombes. Roxane Peirazeau, qui vient de soutenir en avril une thèse sur les carrières**, le confirme: "Internet a brisé la loi du secret. Les cataphiles étaient jusque là des groupes assez secrets, il fallait en rencontrer pour en faire partie." Dès les années 2000, les premiers plans se retrouvent en ligne, ce qui entraîne d'ailleurs pas mal de ressenti de la part des puristes. De plus en plus d'apprentis cataphiles (surnommés les touristes par les plus expérimentés) auraient ainsi réussi à trouver un chemin vers ces galeries. Ils seraient de plus en plus à se promener dans le réseau, avec un plan de la taille d'une page A4. En comparaison, celui des cataflics s'étend sur un mètre carré. De nombreuses versions de plans peuvent se trouver en ligne.

 

 




Les plans de catacombes se diffusent en ligne dès les années 2000, facilitant l'accès d'un nouveau public.


Les amateurs se retrouvent sur des forums pour partager leur expérience, le principal étant CK Zone. Même si les informations circulent, il reste difficile de dénicher les accès. Ils restent entourés d'un certain secret, malgré des demandes régulières. Les nouveaux-venus en quête de précisions se font remettre en place sans exception. Une conversation "cimetière des demandes de guides" a même été créée, les requêtes reposent donc toutes en paix. D'autres demandes sont reçues assez fraîchement:"Bonjour, je souhaiterais visiter les catas (...)" "Il va falloir que tu nous expliques pourquoi on va perdre du temps à balader une assistée", entre autres exemples. Un responsable du site reconnaissant que "du goudron et des plumes" attendent les demandes d'entrée. Les accès les plus connus sont pourtant largement évoqués: la Petite ceinture, la Porte d'Orléans, ou encore Montsouris.


 

Messes noires et Disneyland

 

Cet intérêt croissant pour les catacombes, Gaspard Duval le ressent bien. Ce Parisien de 52 ans travaillant dans l'évènementiel est descendu pour la première fois il y a sept ans, et a attrapé le virus. Au point d'y retourner deux fois par semaine, et d'avoir publié un livre sur le sujet: "Beaucoup me contactent via Facebook, et me demandent de leur servir de guide, mais je ne fais pas cela. Il ne faut pas que les catacombes deviennent Disneyland."

 

La méfiance est de mise, comme chez les autres cataphiles. Ils s'affichent soucieux de préserver un certain patrimoine, et un entre-soi. Lors de nos demandes, les réponses ont été unanimes: "Quel est le sujet? Pourquoi devrait-on te répondre?". Certains se proposant de nous servir de guide contre rémunération. Les cataphiles se méfient des journalistes, entre autres depuis la diffusion sur TF1 d'un "52 sur la Une", en 1990, qui accumulait les clichés sur les catacombes : messes noires, partouzes... Entraînant des private jokes récurrentes entre initiés.

 

Or, aujourd'hui, les lieux seraient devenus beaucoup plus accessibles que dans les années 90. A cette époque, les catacombes étaient, d'après certains témoignages, fréquentées notamment par des skinheads. S'y aventurer seul pouvait se révéler risqué, et certains prenaient une bombe lacrymogène en plus de leur lampe torche. Les carrières ressemblaient davantage à des squats, avant que des cataphiles ne s'investissent dans l'aménagement de salles, en construisant des lieux de vie (tables et bancs), et en dégageant les espaces.

 

"Si ça pue, c'est une plaque d'égoût"

 

L'enjeu aujourd'hui pour les amateurs avides de souterrains consiste surtout à trouver l'entrée, chacun ayant sa technique. Certains, interrogés en ligne, affirment s'être débrouillés pour trouver les accès eux-mêmes, en se documentant, et en faisant de la recherche sur le terrain. C'est le cas de Leopium, qui affirme avoir par la suite tracé ses propres plans pour se déplacer dans le réseau. La technique de se pointer un soir de grand passage peut être efficace. En particulier les vendredis et samedis, où il y aurait tout le temps du monde.

 

Marcel, 39 ans, cataphile ayant son site web, a quant à lui une technique assez particulière pour trouver un accès. Il ne descend aujourd'hui que rarement, mais se souvient d'une méthode un peu brutale :"Quand on sait qu'il y a une entrée, sans savoir où elle est précisément, on peut soulever toutes les plaques du secteur, avec un pied de biche, ou une pioche. Si ça pue, c'est une plaque d'égoût, sinon c'est sûrement un accès." Une autre solution serait de repérer les plaques: celles dites soleil, entourées par des lignes qui semblent former les rayons, ont de bonnes chances de mener aux carrières. Tout comme celles frappées des lettres IDC (Inspection des carrières). Encore faut-il qu'elles n'aient pas été soudées, comme c'est le cas pour la plupart.

 

Quand les cataflics utilisent les cataphiles

 

Gaspard Duval, quant à lui, dit connaître une dizaine d'entrées. L'une d'entre elles se situe en plein boulevard, et peut même s'emprunter en journée, si on ne traîne pas trop. Passée une galerie technique, une chatière (passage étroit) mène au reste du réseau. Pour trouver d'autres accès, il recherche depuis les catacombes, plutôt que depuis l'extérieur. Quant aux cataflics, ils disposent de leur entrée attitrée, bien connue des cataphiles, et fermée à clés. Mais dans ce contexte, certains se demandent pourquoi certains accès, notoires depuis maintenant vingt ans, n'ont toujours pas été condamnés. Il se murmure parmi les cataphiles que les policiers auraient tout intérêt à les laisser circuler dans ces galeries. Cloisonner les accès les plus connus serait prendre le risque que d'autres entrées soient utilisées. Or, les policiers peuvent ainsi les surveiller plus facilement. Une information confirmée en partie par les cataflics.

 

"Nous ne pouvons pas être en permanence dans le réseau, affirme Sylvie Gautron, responsable du groupe d'intervention et de prévention (GIP). Nous avons cependant intérêt d'une certaine façon à ce que les cataphiles y soient, car ils connaissent très bien les lieux. J'ai des contacts avec quelques uns, qui peuvent m'avertir s'il se passe quelque chose d'inhabituel." Des risques d'attentats terroristes sont évoqués, même si la profondeur les rend peu probables, car peu efficaces. Encore faudrait-il que les terroristes en question se fassent accepter sur le forum CK zone, une mission sur laquelle ils pourraient se casser les dents.

 

 

*le prénom a été modifié à sa demande

 

**Clandestinité et patrimonialisation, cartographie des idéaux et interactions cataphiles au sein des carrières souterraines de Paris

Victor NICOLAS

25 juin 2015

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