Cercles, clubs, casinos... vers un jeu plus encadré

© VN

Les cartes réservent souvent des surprises. Un rapport qui vient d'être publié fait une proposition inattendue, des clubs à la londonienne, sortes de cercles de jeux, avec une juridiction et une fiscalité adaptées. Alors que des casinos étaient envisagés, le ministre de l'Intérieur a balayé cette option. Enfin, les derniers cercles pourraient fermer, ou être réaménagés. Avec une volonté de l'Etat: mettre fin aux magouilles.

 

Le gouvernement veut faire du ménage sur la table de jeu. A Paris, l'enjeu consiste à proposer une offre légale aux joueurs, afin d'éviter une multiplication des tripots, et des parties clandestines, qui auraient tendance à proliférer dernièrement. Surtout depuis la fermeture de treize cercles parisiens depuis 2007, la plupart pour soupçons de travail dissimulé et blanchiment d'argent. Autre motif, la mainmise du grand-banditisme corse sur ces établissements, comme pour le cercle Concorde, entre autres, fermé fin 2007. Arnaud*, qui a travaillé comme croupier dans ce cercle, après qu'il ait changé de nom - cercle Cadet - et réouvert, en 2010, nous raconte comment l'argent circulait. Des sommes tournant autour de 30.000 euros par jour, d'après ses observations. L'établissement  a d'ailleurs été à nouveau épinglé par le service courses et jeux de la police judiciaire, fin 2014. Il est aujourd'hui fermé.

 

Dans ce contexte, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a reçu un rapport sur "l'offre de jeu légale", le 12 juin 2015. Le texte présente deux scénarios possibles, le développement de casinos, avec machines à sous, ou la création de "clubs" à la londonienne. Le ministre a coupé court au suspens, en affirmant pencher pour la deuxième hypothèse. Il a souhaité que les choses avancent rapidement, avec des clubs opérationnels "début 2016".

 

Pas de "Las-Vegas" à Paris

 

A l'origine, le ministre de l'Intérieur était plutôt favorable à des casinos à Paris (ces derniers étant interdits aujourd'hui dans la capitale) et penchait surtout pour la fin des cercles. "J'entends aller plus avant et proposer la suppression des cercles de jeu", écrit-il en février dans une lettre à l'ex-préfet Jean-Pierre Duport, demandant la rédaction d'un rapport sur la question.

 

Le ministre était alors en faveur d'une modification de la législation, qui autoriserait l'installation de casinos. Ce changement aurait pu entraîner des recettes estimées entre 20 et 30 millions d'euros par an pour la ville, et 50 millions pour l'Etat, en particulier grâce aux taxes hôtelières. Seulement, les élus parisiens ne se sont pas montrés très enthousiastes : le groupe Les Républicains (ex-UMP), les communistes et les Verts se sont exprimés contre lors d'un récent Conseil de Paris, comme le rapporte Le Parisien. Certains ont même affirmé vouloir éviter un scénario à la Las-Vegas. En s'appuyant sur un argument moral, la difficulté de garantir l'origine de l'argent. Autre type d'opposition aux black-jacks et machines à sous, leurs concurrents directs, à savoir les casinos les plus proches, à Forges-les-Eaux et Enghien-les-Bains, n'apprécient guère l'hypothèse de devoir partager les recettes. Leur situation géographique leur assurant une position confortable (Enghien-les-Bains bénéficie même d'une dérogation, seul casino étant situé à moins de cent kilomètres de la capitale). Le souhait initial du ministre aurait donc trouvé peu d'échos favorables à Paris.

 

Coup de bluff des cercles de jeux?

 

Dans ce contexte de cafouillage, la remise du rapport sur "l'offre légale de jeu" s'est faite attendre: prévue pour mai, il a fallu attendre jusqu'au 12 juin. Ce texte préconise donc d'éventuels casinos, une proposition finalement mise de côté par le ministre, ainsi que la création de clubs à la londonienne. Ce seraient en gros des cercles de jeux au statut réaménagé, et à la clientèle officiellement plus select.

 

Ce qui pose la question des cercles déjà existants. Ou plutôt des deux derniers rescapés, le Clichy-Montmartre, près de la place de Clichy, et l'Anglais, près de l'Opéra, boulevard des Capucines. Ces lieux pourraient bien être contraints de fermer: malgré une évolution de la réglementation en décembre dernier, "les risques de blanchiment d'argent demeurent", d'après le rapport. Ce dernier propose donc un aspect juridique et financier plus transparent, et surtout plus adapté. En effet, les cercles de jeux fonctionnent à Paris depuis 1947 sur le même modèle d'associations de type 1901, sans but lucratif, alors qu'ils brassent des sommes d'argent assez colossales. Ce côté associatif implique en outre que les cercles reversent 10% de leurs bénéfices aux associations caritatives de leur choix. L'Anglais redistribuerait ainsi une partie de ses bénéfices au Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), entre autres. Le rapport recommande donc l'installation d'établissements de jeux sous la forme de société commerciale, avec un régime fiscal qui s'inspirerait de celui des casinos.

 

En conséquence, le personnel travaillant dans ces établissements pourrait être reclassé dans les nouveaux lieux de jeu. Les cercles eux-mêmes ont demandé à être prévenus au moins quatre mois avant une éventuelle fermeture, si celle-ci devait s'imposer. Contacté au téléphone par Paris Mag, un responsable du cercle anglais fait d'abord mine de ne pas être au courant: "On ne nous a pas transmis ce rapport", avant de préciser ne pas vouloir faire de commentaire. D'après lui, le statut du cercle pourrait être réaménagé pour que le lieu devienne un club. Coup de bluff ? Le rapport évoque pourtant bel et bien une fermeture des cercles. Celle-ci, si elle est votée, ne devrait pas avoir lieu avant la mise en place des clubs, pour éviter les parties clandestines. L'avenir des cercles paraît donc aujourd'hui compromis, les cartes ne semblant pas en leur avantage.

 

 

*le prénom a été modifié

Victor NICOLAS

15 juin 2015

A lire aussi:

Heures sup' payées cash, boîtes d'argent relevées, pour des sommes allant jusqu'à 30.000 euros par jour... Arnaud raconte son expérience de croupier.

 Lire le témoignage

Les deux géants du running disputent une vraie course de fonds, à coups de plans marketing bien menés. Décryptage et secrets de fabrique.

Lire la suite