Courses à vélo, l'argent des livreurs (et des start-ups)

Courses à vélo, l'argent des livreurs (et des start-ups)

©Stuart

La rémunération. C'est ce qui motive principalement les coursiers, d'après les nombreux témoignages recueillis pendant ce mois de reportage. Ok, il y a le plaisir de rouler, d'appartenir à une communauté... Mais l'argent passe souvent au premier plan. C'est d'ailleurs le sujet de conversation numéro un lors des tests de recrutement: combien ils paient ailleurs. Dans cette compétition, certains n'hésitent pas à faire jouer la concurrence de façon intensive, comme le raconte ce coursier: "Je roule pour UberEats seulement quand ils proposent des tarifs préférentiels, le reste du temps, cela ne vaut pas la peine. Si je suis en train de rouler pour Deliveroo, et que je reçois une alerte d'UberEats, pour annoncer des tarifs spéciaux, je me déconnecte, et change d'employeur." Une pratique limite, Deliveroo interdisant de rouler pour un autre sur une plage horaire réservée à l'avance.

 

Certains n'hésitent pas à adopter des comportements encore plus limite, pour moins se fatiguer : "J'ai déjà transporté mes potes en voiture, pour des livraisons soi-disant à vélo. Ce n'est pas forcément efficace, parce que c'est très compliqué de se garer." Pas vraiment autorisé. Mais les coursiers ne sont pas tous des mordus du pédalage. Quant à la livraison à scooter... Elle demande une formation particulière. Certains indépendants contourneraient pourtant cette règle, toujours dans une optique de rentabilité financière.

 

Deliveroo gagne la course aux tarifs

 

Courir pour l'entreprise qui paie le mieux est donc au centre des intérêts. Et dans cette course aux meilleurs tarifs, Deliveroo et UberEats tirent leurs épingles du jeu. Mais seulement sur des tranches horaires bien précises. UberEats - dont je n'ai pas eu accès aux tarifs - proposeraient jusqu'à 25 euros de l'heure, sur certains créneaux où beaucoup de commandes sont prévues. C'est ce qu'affirme ici le You Tuber JMG, spécialisé sur la question des coursiers indépendants. En dehors de ces périodes exceptionnelles, les coursiers UberEats toucheraient 3,5 euros par course + 1 euros par kilomètre, une somme à laquelle Uber prélève 25%. Pas très intéressant...

 

Deliveroo se démarque également, en payant ses coursiers 17,25 euros par heure le dimanche soir de 19 à 23 heures, soit près de 52 euros la soirée. En semaine, en soirée, l'entreprise au logo de kangourou assure 11,50 euros de l'heure. Le reste du temps, la rémunération se fait à la course (5,75 euros par livraison). Il est difficile d'établir une grille nette comparant les différentes entreprises, car le système peut dépendre du nombre de courses effectué, difficilement prévisible. Toutes les boîtes s'engagent cependant (sous certaines conditions) à garantir un minimum si le livreur réserve une plage horaire à l'avance. Enfin, des bonus bénéficient généralement aux coursiers les plus efficaces, souvent les plus aguerris. Certains portent à polémique comme le bonus pluviométrie, versé uniquement à partir d'un certain niveau de pluie. Il peut pleuvoir tout le long, mais sous forme de légère bruine, et le bonus s'échappe.

 

Concernant les autres acteurs, Foodora propose un tarif garanti de 7,50 euros par heure, plus 2 euros par course (allant jusqu'à 4 euros selon les performances du coursier). Quant à Stuart, elle offre 4,50 euros par course, voire 7,12 euros, pour les trajets de plus de 3,5 kilomètres. Il faut sortir les calculatrices. Un minimum garanti de 9 euros par heure est possible, si l'on réserve une plage horaire. Mais pas cumulable avec les prix par courses réalisées... Enfin, des bonus de 1 euro (en semaine) à 1,50 euros (le week-end) par course sont offerts à partir de sept livraisons par jour. Le tout bien entendu pour encourager la performance, et donc profiter à l'entreprise, Stuart percevant 25% de commission sur chaque course effectuée. A ce prix, la livraison représente surtout un complément de revenu. Pour ceux qui courent régulièrement, il est possible d'atteindre un salaire tournant autour de 1.500 euros mensuels. Au-delà, il faut rouler tous les jours, toute la journée, sans repos, et avoir de la chance, bénéficier de nombreuses courses, dans un périmètre restreint par exemple. De nombreux livreurs critiquent ainsi les déclarations des boîtes de livraison, qui affirment notamment que certains livreurs peuvent gagner jusqu'à 3.000 euros par mois.

 

 

"Si tu ne leur conviens pas, il y en a dix qui attendent derrière"

 

Mais sur ces tarifs, il faut ensuite réduire des charges. Bien entendu, aucune entreprise ne communique sur celles-ci. Elles s'élèvent pourtant à plus de 23%. Ou à moins de 6%, pour les bénéficiaires de l'Accre (Aide au chômeur créateur ou repreneur d'entreprise), une aide destinée entre autres au moins de 25 ans et aux demandeurs d'emploi. Ce qui fait de ce travail un passe-temps qui peut s'avérer rentable pour les étudiants ou jeunes travailleurs, mais beaucoup moins pour les salariés plus âgés. Pourtant, aucune information n'est clairement diffusée à ce sujet. Lors de la session Stuart, un formateur questionné répond qu'il n'est pas possible d'établir un barème après les charges, puisque le montant de celles-ci varie. C'est vrai, mais il est sûrement difficile d'affirmer à des recrues qu'elles vont devoir payer pour certaines plus de 23% de charges. Pour la motivation des troupes, on a connu mieux. Pour ce qui est de revigorer les sportifs fatigués, Stuart les paie chaque semaine. Pas le même traitement chez Foodora, où les paiement arrivent toutes les quatre à cinq semaines, et où il faut remplir soi-même sa déclaration. Quant au kangourou de Deliveroo, il envoie les paies tous les quinze jours.

 

En dehors de ces calculs, le livreur doit fournir un matériel (vélo, téléphone...) bien entretenu. Il est bien entendu plus que nécessaire de posséder de bons freins, des éclairages (fournis dans certains cas), des pneus gonflés. Mais aussi un smartphone dernier cri, permettant de capter au minimum la 3G. C'est une condition sine qua non, indispensable, pour se géolocaliser, recevoir des missions, voire faire signer la réception d'une commande. Ce qui entraîne parfois un glissement du privé au professionnel, quand on reçoit un texto perso au mauvais moment (voir le reportage). Difficile d'évaluer les frais de tout cet équipement qui ne fait pas forcément l'objet de nouveaux investissements, le livreur roulant avec son matériel de prédilection. Il y a pourtant forcément une usure qui s'installe, et ce n'est pas l'entreprise qui paiera un nouveau vélo au coursier. De nombreux journaux ont abordé cet angle du travail précaire pour le dénoncer, parfois à l'extrême. Il est vrai que ce travail où le coursier possède un statut d'indépendant est tout à l'avantage des propriétaires de start-ups. Qui utilisent une main d'oeuvre sans engagement et à peu de frais. Ils peuvent mettre fin à la collaboration sans avoir besoin d'invoquer une raison. Pour une commande non acceptée, un retard à shift, ou autres... (voir Le recrutement des coursiers).

 

Les livreurs sont bien conscients de ce rapport de force: "De toute façon, si tu ne suis pas, si tu ne leur conviens pas, il y en a dix qui attendent derrière. C'est une sorte de salariat, alors qu'ils ne paient pas de charges.", m'indique un livreur lors d'une conversation nocturne. Les coursiers sont très conscients d'exercer un métier souvent ingrat. Tout en se prévalant de réaliser ces contraintes avec un rien de bravoure, l'expression "On va charbonner" revient souvent sur un ton fanfaron dans les conversations. Cependant, le livreur à vélo peut chercher autre chose que courir après les euros. Comme se dépenser en toute (relative) liberté. Dans cette optique, Stuart offre un système assez ouvert, où il est possible de se connecter et se déconnecter à n'importe quel moment (en "free"), sans réserver de plage horaire à l'avance. De la même façon, il est possible de se connecter depuis chez soi, sur une plage horaire réservée, en attendant de recevoir des courses. Les autres applications nécessitent de se positionner à une adresse (Foodora) ou dans une zone (Deliveroo) précise pour commencer un shift. Et de s'inscrire à l'avance. Cependant, s'enregistrer dans une zone délimitée (par arrondissement avec Stuart) ne signifie pas que l'on se restreint à celle-ci. L'application fait appel au coursier le plus proche pour rechercher un plat ou colis à livrer. Le livreur peut ensuite pédaler bien loin en dehors de sa zone, et enchaîner les missions jusqu'à se retrouver à l'autre bout de Paris. Enfin, l'équipement proposé par Stuart est assez minimal, ce qui n'est pas plus mal. Les coursiers s'habillent comme ils le souhaitent, tout en choisissant des couleurs neutres, pas de maillot de foot qui pourrait froisser la clientèle.

 

Jusqu'à 275 millions de dollars de levées de fonds

 

S'ils s'accommodent d'une main d'oeuvre à bas coûts, ces start-ups lèvent pourtant des sommes considérables. Avec parfois quelques ratés, comme Take Eat Easy, grande référence du secteur, mis en redressement judiciaire fin juillet dernier, malgré une croissance mensuelle de 30% la dernière année, et deux levées de fonds successives de 16 millions d'euros au total en 2015. La troisième levée est restée infructueuse. Laissant ainsi sans emploi quelque 2.500 coursiers en France, qui n'ont pas reçu de salaire pour le mois de juillet. Take Eat Easy , qui semblait bien fonctionner, se finançait en prélevant une taxe aux restaurateurs, pouvant aller jusqu'à 25% par repas livré, d'après la lettre publique d'un professionnel en colère. Les autres entreprises fonctionnent sur le même modèle de financement auprès des restaurants. Les livreurs de Take Eat, eux sont allés se recycler chez la concurrence, quand ils n'ont pas intenté une action en justice. Cette faillite pourrait avoir bénéficié à un autre acteur, Deliveroo, qui a levé 275 millions de dollars quelques jours plus tard. Ironiquement, malgré ces bons résultats, l'entreprise ne serait pas rentable. La dernière levée a pourtant permis à la Britannique de frôler le statut de licorne, une start-up valorisée à un milliard de dollars.

 

Parmi ses concurrents, l'Allemande Foodora fait office de challenger sérieux, soutenu par le solide groupe Rocket Internet. Derrière, la Française Stuart fait une percée dans le secteur, avec une levée de fonds de 22 millions réunis fin 2015, avec notamment La Poste qui a investi 10 millions d'euros. D'autres entreprises tentent de se faire une place sur ce marché très concurrentiel, FoodChéri, UberEats, Pop Chef... Certains jettent l'éponge, comme Toktoktok, racheté par un concurrent en septembre. Paris représente un marché de choix pour ces entreprises dites de la food-delivery, grâce à sa densité de population, offrant un très grand nombre de restaurants et de consommateurs potentiels. Reste à ces start-ups à ne pas s'entre-dévorer. Et à ses livreurs de conserver quelques miettes à grignoter, à coups de bonus.

Victor Nicolas

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Des sushis à livrer en quelques minutes, des courses qui traversent l'autoroute, des coups de rush... J'ai livré à vélo pendant plusieurs jours avec Stuart. Les pourboires, les commandes, les coins à éviter... les coulisses du métier de coursier. Lire le reportage

 


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