Dans les coulisses                        de la food-delivery

Les secrets de la livraison à vélo

Le salaire des livreurs à vélo/coursiers et des start-ups de la food-delivery

© VN © We All Design

Ils sillonnent les villes aux couleurs de leurs compagnies, en maillots roses, bleus ou verts électriques. Ces livreurs de la food tech sont montés en selle en 2015, et depuis, ils n’arrêtent pas de pédaler. Ce sont eux qui livrent à domicile les plats des restaurateurs, et des chefs maison. Ils sont indépendants, et travaillent pour des entreprises comme Deliveroo, Foodora, Stuart, Pop Chef… Intrigué par ce phénomène, qui révolutionne l’économie de la restauration dans les grandes villes, j’ai voulu connaître le quotidien d’un livreur à vélo. Pas uniquement le temps d’un reportage, en me glissant dans les habits d’un livreur seulement quelques jours ou semaines. J’ai d’abord publié une série d’articles sur parismag.fr, toujours en ligne.

 

Puis j’ai continué, par goût, mais aussi parce que je sentais que l’enquête méritait d’être prolongée, il me restait de nombreux points à découvrir. J’ai donc voulu aller plus loin, et comprendre la réalité, la complexité du métier, travailler pour différentes compagnies - la base pour de nombreux coursiers - percevoir l’évolution des techniques de recrutement, et comprendre l’intérieur du système, pour les coursiers, les restaurateurs, et les boîtes elles-mêmes. Ausculter ce business grandissant, encore tout jeune. J’ai donc travaillé pour ce secteur de la food-delivery pendant plus de six mois, réalisé plus d’une centaine de courses, recueilli de nombreux témoignages auprès de mes collègues coursiers, en mode infiltration. (...) Lire l'e-book. Disponible sur Amazon, Kobo et You Scribe

 

 

1 Les dessous du métier

 

            Salariés déguisés et « chiffre d'affaires de 20.000 euros par mois »

Goeffrey* est coursier Stuart, je le rencontre entre deux courses dans un Pizza Hut au nord de Paris. À lui seul, il représente bien certaines dérives existant parfois dans ce nouveau business. Il me dit travailler pour Stuart depuis quelques mois, en auto-entrepreneur. C’est ce statut qui a permis, entre autres, le développement de ce nouveau métier de la food-delivery. (...)

 

Ainsi, le travail de Goeffrey diffère de celui des autres coursiers, par un accord tacite avec Pizza Hut. Il n’a désormais même plus la peine de s’inscrire sur les plannings : « Je ne passe plus par l’application, c’est Pizza Hut qui valide directement mes bmg ». Soit les bonus minimum garantis, l’équivalent chez Stuart d’un shift, ou plage horaire durant laquelle le coursier s’engage à être disponible pour livrer. Le coursier travaille ainsi cinq soirs par semaine, de 18h45 à 22h45, un travail salarié à temps partiel, qui ne dit pas son nom. Un manque de liberté pour le coursier, pas si indépendant que cela.

 

« Si je reçois une course à 22h59 et que mon shift se termine à 23 heures, le patron est là pour me dire de la prendre. » Habituellement, le livreur qui a accepté un shift se doit d’accepter toutes les commandes pour bénéficier d’une rémunération au forfait. Mais il bénéficie d’un temps de pause (trente minutes pour une plage horaire de cinq à huit heures), ce lui permettant habituellement de se déconnecter avant la fin de son service (cela dit, les conditions ont évolué, la pause doit désormais être prise avant la fin de service). Geoffrey, lui, doit turbiner jusqu’à la dernière seconde. Il s’en accommode, Stuart permettant d’être payé un peu plus que le Smic (pour les jeunes de moins de vingt-cinq ans, payant seulement 6% de charges au lieu des 24% habituelles, quand ils en font la demande). Les pourboires, fréquents avec Pizza Hut, représentent un autre avantage. Cependant, la situation est inédite. L’employeur unique, Pizza Hut, bénéficie ainsi des services d’un livreur, comme s’il l’avait employé à temps plein. À la différence près qu’il ne paie pas de charges, et qu’il peut s’en séparer quand bon lui semble. C’est le concept du salarié Kleenex, ou auto-entrepreneur.

 

La situation est cependant très exceptionnelle, inconnue même des initiés. Elle sort du cadre strict de l’application. D’habitude et dans la quasi-totalité des cas, les livreurs s’enregistrent eux-mêmes, et travaillent pour une multiplicité de clients, des restaurants, ou autres. Des clients qu’ils ne choisissent pas : ils reçoivent automatiquement les missions sur leurs téléphones selon les bons vouloirs d’un algorithme, qui distribue les courses selon la localisation du livreur. L’exception s’explique certainement par le client lui-même : Pizza Hut, poids-lourd de la restauration. Le patron du magasin me met au parfum. Rapidement, il me supprime une course, pour m’en donner une autre. C’est inédit, ce n’est pas l’application qui décide des courses, mais le restaurateur lui-même. Je l’interroge, est-ce que cela ne va pas me mettre en difficulté vis-à-vis de Stuart ? « Au pire, s’ils t’embêtent, tu leur dis que c’est moi qui t’ai demandé de faire ça. Stuart, ils m’appellent tous les jours, je suis leur plus gros client. Je suis responsable de quatre restos Pizza Hut. L’autre jour, en une soirée, il y a eu 120 courses, qui n’ont été faites que par des livreurs Stuart. En tout, je leur apporte un chiffre d’affaires de 20.000 euros par mois. » (...) Lire la suite 

Le débauchage des restaurateurs

Même dans ce cadre de compétition que se livrent les différentes plateformes de la food-delivery, d’autres acteurs peuvent tenter de débaucher les livreurs. Les restaurateurs eux-mêmes. C’est ce que je réalise quand je débarque dans un restaurant du 18ème, peu de temps après avoir reçu une course. Un restaurateur m’accueille, en cette mi-février, presque trop sympathique pour que cela soit désintéressé : « Entrez, il doit faire froid dehors ». D’habitude, les restaurateurs s’inquiètent plutôt de la chaleur des plats qu’ils font livrer, que du confort du livreur, simple intermédiaire leur permettant de développer leur chiffre d’affaires. Le patron n’y va pas par quatre chemins : « Est-ce que tu veux faire des courses avec moi ? J’ai un livreur qui n’est pas là ce soir. Et avec Allô Resto, je ne peux prendre un coursier que si le client a déjà payé en ligne. » Il a reçu d’autres courses sur Allô Resto, qui ne sont pas payées en avance. « Je te paierai les courses. » (...) Lire la suite 

            Un formateur façon fake news

 

Durant ces sessions, le formateur joue différents rôles, vérifiant les aptitudes de chacun, mais informant également, une double casquette portée parfois au détriment d’une certaine forme d’objectivité. En outre, la plupart sont jeunes, très jeunes, autour de vingt ans, voire moins, à quelques exceptions près. Pour eux, le recruteur joue un rôle qui se situe entre le responsable des ressources humaines et le formateur, qui va conseiller les plus perdus. Pour créer son profil d’auto-entrepreneur, les démarches se font habituellement en ligne, sur le site dédié, mais cela peut prendre un peu de temps. Un jeune qui passe la formation n’arrive pas à les contacter par mail, et souhaite donc se rendre sur place, la génération Z ne m’a pas l’air si connectée que cela. « Pour y aller, c’est à quelle adresse ? » Le formateur lui conseille de se rendre à la Chambre de Commerce, j’entrevois déjà les files de couloirs, de bureaux fermés et de formulaires à remplir, je lui lance un regard compatissant.

 

Mais le rôle du formateur ne se limite pas à celui du conseiller. Il informe, à la fois sur les conditions administratives nécessaires pour entamer une collaboration, sur les prérogatives concernant la qualité du service fourni, et répond à tous types de questions. Et même quand il n’est pas forcément sûr de lui, il trouve tout de même un moyen de répondre. Ainsi cette question d’actualité, sur les pics de pollution. Elle survient alors que le formateur a présenté un bonus pluviométrie, qui entre en compte à partir d’1 millimètre, soit dès les premières gouttes. Un bonus pour pollution ? La question n’est pas stupide. Stuart l’avait mis en place (sans l’appeler ainsi, question de marketing) durant le pic de pollution de l’hiver dernier. En période creuse, et pour motiver les coursiers à se connecter, en prenant des risques pour leur santé (les particules fines étant reconnues cancérigènes).  Or, le formateur de Foodora a réponse à tout. « C’est la première fois qu’on me pose la questions. Il existe des masques en fibre de carbone qui protègent très bien de la pollution. » Bon, j’ai vérifié, et l’efficacité de ce type de masques est très discutée, voire inexistante. De là à dire que le recruteur rassure les candidats hésitants à coup de désinformation… Lire la suite

 

La suite de l'enquêtePlongée dans les coulisses de la food-delivery. Deliveroo, Foodora, Uber Eats, Stuart... une immersion de six mois dans les roues d'un coursier 3.0. On découvre la face cachée de ce nouveau métier. Les livreurs embauchés par des restaurateurs, en marge de l'application. Les chiffres d'affaires de 20.000 euros par mois apportés par certains poids lourds. Les vrais salaires, derrière la communication des start-ups. Les bugs des applis. La façon dont elles contournent certaines règles, pour davantage de rentabilité. Les techniques pour obtenir des pourboires. Les secrets de la livraison à vélo.

 

Victor Nicolas