Deliveroo, Foodora, Stuart... comment ils recrutent

Deliveroo, Foodora, Stuart comment ils recrutent

© Photomontage réalisé à partir d'images de Stuart, Foodora, UberEats et Deliveroo

 

Foodora, Deliveroo, Stuart, Uber Eats... Ces sociétés faisant appel à des coursiers à vélo pour livrer des plats chauds dans les grandes villes, connaissent un boom à Paris depuis leur arrivée au printemps 2015. Travaillant en collaboration avec un grand nombre de livreurs, cherchant à embaucher les meilleurs. J'ai suivi les entretiens de recrutement - dits de formation, car il n'y a pas d'embauche au sens strict - des trois grandes sociétés du moment (Foodora, Deliveroo, Stuart). A l'arrivée, certains n'hésitent pas à mettre la pression sur les coursiers auto-entrepreneurs. Dans une relation qui se rapproche du salariat, sans les avantages. Plongée dans le peloton du recrutement des coursiers.

 

Vélos de course obligatoires

 

Cela fait plus d'un an que des livreurs indépendants à vélo ont investi les rues de Paris. Le business dit du food-delivery s'y développe à toute vitesse. Le coursier y trouve parfois son avantage: être payé pour faire du sport. Les start-ups aussi, allégés d'une relation de salariat. A l'origine de ce boom, une technologie permet de mettre en relation le livreur, le restaurateur et le client final, via une application mobile. J'ai décidé de tester ce travail qui se démocratise de plus en plus, faisant appel à des auto-entrepreneurs, qui sont en parallèle étudiants ou salariés, et enfourchent leurs vélos pour gagner un peu d'argent. Start-up nouvelle venue ou déjà bien implantée, elles recrutent en nombre, se développant très rapidement. Je réponds à quelques questions en ligne début septembre sur quatre sites : Foodora, Deliveroo (les deux poids lourds du secteur, depuis la fin de Take Eat Easy en juillet dernier), le nouveau-venu Stuart et UberEats. J'obtiens des réponses dans la foulée. Toutes jouent sur le côté cool du métier: "Tu t'apprêtes à rejoindre la plus grande communauté de bikers" "Plus qu'une session d'info, puis du ride". J'ai hâte...

 

Foodora répond en premier, maillot jaune des plus réactifs. Je reçois un mail le jour-même, me proposant plusieurs dates, dont une dans l'après-midi. La boîte semble recruter à tour de bras... Le mail précise qu'il faut posséder un vélo ayant un minimum de potentiel: "Vous devrez impérativement venir avec votre vélo (courses, fixes, single speed uniquement)." Les vélos de ville semblent trop pépères pour les maillots roses. Je me présente deux jours plus tard au lieu indiqué, au croisement des rues René Boulanger et Lancry, dans le dixième. Nous sommes une douzaine à patienter. Le formateur arrive avec dix minutes de retard, les muscles serrés dans une combinaison moulante. Il commence par recaler trois candidats : "Désolé, on ne prend pas les VTT. Que les fixies, vélos de course, ou fitness. C'était inscrit dans le mail que vous avez reçu." Il évalue les vélos restants les uns après les autres, à la recherche d'une roue voilée, chaîne usée ou autre. Puis nous le suivons dans des bureaux situés un peu plus bas dans la rue de Lancry.

 

"Tu n'es pas viré, tu n'es pas salarié"

 

Deux trentenaires assis à une table, au téléphone, puis des cartons empilés, ambiance déménagement. A l'intérieur s'entasse tout le matériel de livraison, sacs, vêtements griffés, etc. L'entretien se fait entre deux piles de carton. Chacun se présente, indique pourquoi il veut devenir livreur ("si vous aimez monter jusqu'à Ménilmontant, dîtes-moi"). Le public est jeune, autour de vingt ans pour la plupart, 25 ans pour le plus âgé, et exclusivement masculin. Tout le monde affirme être très sportif (surtout des sports de combat), trois candidats sont étudiants, l'un est coach en auto-entrepreneur. Seul un candidat a une expérience de coursier à vélo. Le recruteur nous interroge pour tester notre connaissance de Paris ("Où se trouve la rue des Vinaigriers? La rue René Coty? Joseph de Maistre?") Peu répondent juste. Après cette mise en forme, le formateur, également livreur, comme le laissait présager son allure athlétique, se lance dans un plaidoyer pour le port du casque: "Entre les taxis qui déboîtent sans regarder - ça arrive tout le temps - ceux qui veulent aller boire une bière avec leur pote en terrasse, les filles qui sortent entre copines, ceux qui conduisent sans permis, ceux qui veulent faire leur malin avec leur scooter T Max... Il y a plein de dangers, et personne ne fait attention à nous, les livreurs." Cela sent le vécu, la sociologie de la route parisienne, le commentaire du livreur peu considéré, au bout de la chaîne alimentaire. Il insiste: "Vous êtes auto-entrepreneur, faîtes attention à vous". Sans préciser qu'en cas d'accident, le livreur, non salarié, ne peut pas bénéficier de congé-maladie.

 

Il insiste sur la nécessité d'être professionnel, et surtout de ne pas avoir de gestes déplacés (être désagréable face au client, taper dans une porte, etc.)."Cela nous ferait de la mauvaise publicité. Et ce qui n'est pas bon pour nous se répercute sur vous, car vous aurez moins de commandes." Pourtant, en l'absence de relation salariée, il n'y a pas de hiérarchie, et il est difficile de s'attendre à un comportement irréprochable de la part de ces coursiers. Qui restent dans une certaine mesure libres de leurs gestes, indépendants. Parmi les exigences attendues, le formateur souligne la nécessité de continuer à travailler (sans se déconnecter de l'application) jusqu'à la fin du shift, la tranche horaire. "Si c'est le cas, on est viré? —Tu n'es pas viré, tu n'es pas salarié", réponse accompagnée d'un sourire un rien carnassier. "Si c'est le cas, la relation s'arrête". Pas de protection pour l'auto-entrepreneur, pas de licenciement. Dans ce modèle économique, le coursier a tout intérêt à filer droit. D'autres comportements peuvent entraîner une fin de collaboration, si un coursier crève plusieurs fois en début de service, par exemple. Le travail se fait donc sans filet, sans droit à l'erreur. A l'issue de l'entretien, deux candidats sont recalés, l'un parce qu'il ne maîtrise pas suffisamment le français ("pour communiquer avec nos clients, c'est compliqué"), l'autre parce qu'il ne semble pas convaincu par Foodora, notamment les conditions de paiement: les paies y sont plus espacées que chez des concurrents (voir L'argent des courses). Enfin, un autre lâche à la fin de l'entretien un timide : "Ça ne m'intéresse pas, vous vous faîtes tellement pourrir sur le net..." Les retenus pourront rouler lors d'un shift d'essai.

"Je préférerais que tu le fasses"

 

Quant aux autres entreprises de livraison... Stuart me convoque à un entretien quelques jours plus tard, à leur siège au nord de Paris. L'ambiance est plutôt détendue, dans des locaux spacieux, les deux formateurs insufflent un côté sympathique et convivial. Le public se compose surtout d'étudiants qui se disent passionnés de vélo. Le principe de l'application se veut différent de ses concurrents, en mettant en relation tous types de clients (pas seulement des restaurateurs) et le livreur. Les formateurs diffusent un document Power Point qui présente le travail de coursier, aident à charger l'application, puis équipent les futurs coursiers. Les formateurs sont à l'écoute: "Ce n'était pas trop long?". Ils affirment avoir un grand besoin de coursiers dans l'immédiat, dès les jours qui viennent. L'application qui se développe depuis moins d'un an connaîtrait une forte croissance. Cela explique peut-être que les formateurs mettent ainsi à l'aise leurs futurs collaborateurs, étant en demande de leurs services. La formation s'arrête là, le Stuart est tout de suite dans le bain, et il commence à travailler seul, sans formateur sur le terrain. Ce n'est pas plus mal, et à l'image de la liberté de l'application. Pour le coursier, pas de zone affectée, la possibilité de rouler sans se pré-inscrire, pas d'uniforme. Cela semble plutôt cool.

 

Autre acteur, Deliveroo me contacte par téléphone. Une jeune-femme me demande si je suis prêt à rouler le week-end, et m'interroge sur le comportement à adopter en cas de crevaison. "Je démonte la roue, et installe une nouvelle chambre à air", pas très compliqué... On me propose ensuite une formation, 45 minutes durant lesquelles j'accompagne un livreur. Nous sommes trois candidats, et tout se passe sans problème, à un rythme correct, mais pas trépidant. Prochaine étape pour Deliveroo, une date "d'embarquement" au siège, dans un immeuble de la rue des Petites-Ecuries, dans le dixième. Une douzaine de candidats se poste derrière un ordinateur chacun, remplit des questions, une formalité, et regarde une vidéo de présentation. A la fin, on signe un contrat, qui demande au livreur de respecter certaines exigences (ne pas se connecter sur une autre application si l'on shifte pour Deliveroo, porter les vêtements fournis aux couleurs de la boîte...). L'entreprise entretient pourtant une ambiguïté sur la nécessité de se connecter. A priori, aucune obligation, aucun rythme de travail minimum ne peut être exigé dans une relation de travail avec un auto-entrepreneur. Cependant, lors de la formation, le responsable nous avait affirmé que Deliveroo attendait à ce qu'il y ait au moins une livraison hebdomadaire, l'un des soirs du week-end. Ce n'est pas confirmé lors de l'entretien au siège. Même si le formateur nous incite fortement à choisir une plage horaire sur le calendrier commun. Il veille ainsi à ce que chacun réserve son créneau. "C'est obligatoire?" Réponse: "Je préférerais que tu le fasses." Deliveroo s'emploie également à ce que les coursiers roulent régulièrement, en facilitant l'inscription automatique sur les mêmes plages horaires d'une semaine à l'autre.

Crevaisons et concurrence

 

Quant à UberEats... L'entreprise attend que les coursiers soient à jour dans leurs démarches administratives avant le moindre entretien. Il faut donc posséder un numéro de Siren, identifiant son auto-entreprise. Sachant qu'il faut attendre une dizaine de jours pour l'obtenir... Le recrutement n'est pas immédiat. Les autres start-ups se contentent dans un premier temps d'un numéro temporaire. A la suite de ces formations, j'ai été accepté chez Deliveroo et Stuart, mais pas chez Foodora. Les coursiers roses possèdent la sélection la plus exigeante. Pour cause, lors du shift d'essai, mon vélo - un modèle de course dont je me suis séparé rapidement - a crevé deux fois avant d'arriver au point de rendez-vous, à sept kilomètres de chez moi. Les bouts de verre sur pistes cyclables faisant plutôt mauvais ménage avec les pneus lisses. Equipé de deux chambres à air, j'ai réparé la première crevaison devant le formateur, avant de laisser tomber pour cette session. J'ai essayé de prendre un nouveau rendez-vous, laissé plusieurs messages, mais on ne m'a jamais rappelé. L'esprit élitiste des Foodoristes m'est confirmé par un livreur maison, rencontré un soir entre deux courses. "Foodora est exigeant, ils se la racontent pas mal. Mais il y a pas mal de no-show (des coursiers qui ne se présentent pas), donc cela fait des courses plus longues pour les autres. Il y a une messagerie interne. Quand tu poses une question, tu peux te faire remettre en place. Je n'aime pas trop la mentalité."

 

Il y a toujours la possibilité d'aller rouler ailleurs. La concurrence entre les start-ups est plutôt bénéfique aux livreurs, qui peuvent chercher les conditions de travail qui leur conviennent le plus. La plupart souhaitent avant tout les meilleurs salaires. Sur ce point, les concurrents offrent des politiques assez différentes, avec des systèmes de bonus selon les jours, les horaires, le nombre de livraisons, et les conditions météo. UberEats et Deliveroo proposent des salaires tournant autour voire dépassant les 20 euros de l'heure, mais seulement sur de rares périodes. J'ai testé ce travail de coursier durant plusieurs jours, avec Stuart, dont les conditions et tarifs me semblent les meilleurs. Principale raison qui m'a fait abandonner l'idée de rouler pour Deliveroo, les sacs cubiques fournis, qui pèsent cinq kilos et laissent présager quelques maux de dos. Après expérience, le métier de livreur promet quelques grands moments d'émotion. Comme la traversée de la place de la Concorde en risquant sa vie à chaque coup de pédale. Ou encore le retour vers 23 heures, après une dernière course livrée à dix kilomètres du domicile... Mais le métier a aussi de bons côtés pour celui qui aime rouler. A condition de passer les tests, et d'accepter (parfois) certaines conditions abusives.

Victor Nicolas

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