J'ai livré à vélo (ma vie de coursier)

J'ai livré à vélo. Ma vie de coursier Stuart

©UberEats

Je me suis retrouvé sur mon vélo, de la nourriture asiatique dans le dos, à devoir rouler pendant trois heures d'affilée. Dans l'obscurité, sans vraiment savoir où j'allais. Avec l'excitation des premières fois, l'envie d'aller vite, le besoin d'aller vite. Je pédale comme un dératé, tout en jetant un oeil à mon smartphone pour trouver le trajet, et en gardant une main sur le frein. Il n'est que 20 heures, mais il fait déjà sombre en cette fin septembre. Je zoome au maximum sur le plan de mon téléphone, et tente de trouver le meilleur itinéraire. J'emprunte la rue du Repos, vers le métro Philippe Auguste, qui porte bien mal son nom, car elle monte sévèrement. J'arrive à destination, accroche mon vélo en vitesse, et contacte le numéro de téléphone inscrit sur l'application. La jeune femme m'ouvre la porte, et je lui livre ses plats de sushis, tandis qu'un nuage de weed surgit de son appartement. Je lui fais signer mon smartphone, pour valider la livraison. Exténué, je sors de l'immeuble après cette course, ma première course, d'environ sept kilomètres. Je viens de gagner 7,12 euros, le tarif pour une livraison de plus de 3,5 kilomètres avec Stuart. Je pense pouvoir souffler, quand l'application sur mon téléphone émet un son puissant d'alarme. Je viens tout juste de fermer la porte de l'immeuble, et je suis déjà attendu rue du Faubourg Saint Antoine, à deux kilomètres. L'adrénaline monte encore d'un cran, je file dans le noir.

 

Chat et pause

 

Je me suis retrouvé dans cette position après avoir passé une session de recrutement, la veille, où deux formateurs m'ont expliqué à moi et une douzaine d'autres candidats les grandes lignes du fonctionnement de l'application (voir J'ai testé). Je me suis inscrit dans la foulée, sur la plage horaire de 19h30-23h, pour le lendemain. Malins, les formateurs garantissent un bonus de 25 euros aux coursiers qui s'inscrivent sur une plage horaire dès le jour suivant la formation. Une façon de nous mettre tout de suite dans le bain. Je me suis connecté depuis chez moi, et j'attends les courses, sans trop savoir comment cela va se passer. Je regarde l'écran toutes les secondes, un plan représente un vélo bleu (moi) qui clignote sur place. C'est à peu près réaliste, sauf que je suis en chausson dans mon appartement. Une heure passe, rien. J'arrête de regarder l'écran en continu, hypnotisé par le vélo bleu clignotant. Je me déconnecte un instant. Ai-je vraiment envie de le faire? Je me connecte à nouveau. Mon téléphone se met à remuer, hurlant comme une alarme. Je suis attendu dans dix minutes à deux kilomètres, qui m'en paraissent beaucoup plus. Je saute dans mes chaussures, sur mon vélo, et me précipite, sans prendre le temps de réfléchir.

 

Ensuite, les livraisons s'enchaînent. Pas si facilement. Je me trompe beaucoup de chemin, donc pédale deux fois plus. Je livre une cliente, et arrivé sur place, réalise que je n'ai aucun moyen de la contacter. J'appelle le restaurateur, cela sonne dans le vide. Contacte l'assistance par chat... J'attends. Rappelle le restaurateur, qui m'indique que les informations figurent sur le ticket, agrafé à l'emballage du plat. Ok... Je me souviens mieux désormais de ce "détail", expliqué en formation. Je finis ma dernière course à 22h30, rentre chez moi, et me déconnecte un peu avant 23 heures. Les coursiers ont le droit d'être off-line pendant 10% du temps, soit près de vingt minutes sur une plage de trois heures. Du moins à l'époque. Les conditions viennent juste de changer, les pauses sont désormais de dix minutes. Ma première soirée présente un bilan plutôt mitigé, beaucoup d'erreurs de direction, des incertitudes avec l'application. Un restaurateur m'a montré où figure l'adresse de livraison, prenant mon téléphone en main, au moment où un texte personnel apparaissait à l'écran. Rien de très grave. Mais cela me rappelle que mes outils de travail m'appartiennent, et ont quelque chose de privé. Au total, j'ai réalisé trois courses, un score plutôt moyen. Je reçois pourtant un message de Stuart, qui me félicite.

Pourboire et dix heures de course

 

J'en retiens un côté ludique, une impression d'enchaîner les missions. Un peu comme dans un jeu vidéo, une sorte de GTA, où il ne faudrait pas canarder des gangsters, mais livrer des sushis. Avec de puissantes montées d'adrénaline, qui font le sel du métier. L'application semble me mettre au défi : en réalisant 25 courses dans la semaine, je peu remporter à nouveau 25 euros de bonus. Il m'en reste 22... Je me connecte à nouveau dimanche soir (trois jours plus tard), pour une session de 18h45 à 22h45. Je me suis inscrit dans le huitième arrondissement, Stuart s'étant développé historiquement dans l'Ouest et le centre parisien, censés réunir le plus grand nombre de commandes. J'enchaîne les courses, le dimanche soir est riche en demandes. Je loupe quelques missions, le portable en poche alors que j'étais en train de rouler. Le coursier a trente secondes pour accepter une mission, en mode manuel. Ensuite, la course est refilée à un autre. Je distribue six repas dans la soirée, cinq sushis et une pizza, les plats les plus livrés. Les pizzas sont plus compliquées, car il faut les maintenir droites tout en allant au plus vite. Je me mets à utiliser le GPS, et gagne en efficacité.

 

Le dimanche soir, les rues paraissent vides (c'était la journée sans voitures à Paris), je ne vois que des coursiers à vélo. Entre livreurs, on se salue, on discute, devant un resto, ou sur quelques kilomètres roulés côte à côte. Quelles que soient les compagnies, mais davantage avec les Stuart, impression d'appartenir à une même équipe. Je touche mon premier (et seul) pourboire, deux euros, en livrant un appartement bourgeois du 17ème. Auparavant, l'habitante d'un très bel immeuble près des Champs Elysées s'était excusée de ne pas avoir de monnaie. Ce n'est pas obligatoire, mais cela fait toujours plaisir. Entre deux portes, un livreur me dit qu'il roule depuis dix heures du matin (il est 21 heures): "J'ai eu un gros coup de mou il y a deux heures, mais là ça va mieux..."

Traverser l'autoroute, la course cauchemar

 

Le lendemain, je reçois un texto de ma dernière commande, délivrée vers 22h30. Il aurait manqué un shirashi. Désolé, je ne la rappelle pas, n'ayant pas eu de nouvelles ou réclamations avant 23h15, quand j'ai éteint mon téléphone. Une erreur du restaurateur, j'espère qu'elle réussira à s'entendre avec lui. Je pense déjà à la livraison suivante, pas le temps de revenir sur la veille. J'enchaîne le lundi midi, "en free". Ambiance complètement différente, l'excitation, le stress de la journée. Je livre surtout des bureaux. Contacte une cliente, ayant un souci avec l'adresse. La femme au téléphone est peu aimable. Dans ce contexte professionnel de la journée, les clients ont tendance à se décharger sur les livreurs, considérés comme occupant une position hiérarchique inférieure. Pas très agréable. Les autres usagers de la route se montrent particulièrement intransigeants, et impatients. Les coups de klaxons sont réguliers, souvent sans raison (un démarrage un peu tardif au feu, ou deux microsecondes après...). Le pire survient quand il faut se farcir une montée et plusieurs kilomètres afin de rendre une machine à cartes de crédit au restaurateur.

 

Je roule à nouveau le lendemain soir, avec une première course qui fut sûrement ma pire. Installé à Saint-Lazare, je reçois un colis à récupérer vers Pereire. Une soirée privée, une responsable qui utilise Stuart pour la première fois, et qui ne sait pas comment s'y prendre pour valider la livraison. Et pour couronner le tout, un colis (une paire de chaussures?) à livrer à La Défense. Hantise. De l'autre côté du périphérique, dans un quartier impropre à la circulation à vélo. Je traverse la Seine, me retrouve dans un dédale d'échangeurs routiers, l'application me conseille de traverser l'autoroute, empruntée par des voitures roulant à 90 km/h. Je porte mon vélo pour descendre plusieurs escaliers, et arrive enfin à destination. Une femme de l'accueil oublie son badge quand elle vient m'ouvrir, et finit enfermée à l'extérieur, derrière des portes coulissantes automatiques. Elle refuse de signer la commande. La course cauchemar. Tout finit par se dénouer rapidement.

 

Je pédale le plus vite possible, pour ne pas rester dans le quartier. Peine perdue, je récupère des sushis à livrer à La Défense. L'adresse est mystérieuse, surtout le code postal : "92000 Paris". Je finis à la tour Société Générale, après avoir traversé un labyrinthe de rues qui se perdent entre les immeubles. Je finis par me rapprocher du centre de Paris. La grande crainte des coursiers, c'est de se retrouver loin de chez eux lors de la dernière course, et de devoir ainsi emprunter un long trajet de retour, non rémunéré. Je décroche vers 23 heures. Enfin, mercredi, dernière soirée. Il me reste cinq courses à boucler pour obtenir les 25 dans la semaine. Petite pression pour la dernière. Heureusement, je reçois un texto qui m'indique que le nombre de commandes s'apprête à être plutôt bon.

J'ai livré à vélo. Ma vie de coursier
Stuart motive les troupes par texto les week-ends et soirs de matchs où de grosses commandes sont prévues

Surprises et 100 kilomètres

 

C'est une soirée de la Ligue des Champion, où le PSG joue. Je m'inscris dans le 17ème arrondissement, qui m'avait porté chance côté pourboires. Dès ma première course, je rencontre des vieux de la vieille, qui se vantent d'être les premiers coursiers Stuart historiques, roulant depuis mai 2016. La start-up est encore fraîche. Ils disent rouler tous les jours, ou presque, toute la journée: "J'y suis allé progressivement, et maintenant je dois rouler autour de 100 kilomètres par jour". Tous les lendemains de courses, le livreur reçoit un mail indiquant les performances de la soirée passée. J'ai parcouru au mieux 27 km, une distance qui cumule les courses, en se basant sur le meilleur itinéraire, sans prendre en compte les erreurs de parcours, et les kilomètres parcourus pour le retour. "Il faut ajouter 20% pour tomber sur la distance réellement parcourue", pense l'un des premiers coursiers Stuart. Le contact est aimable, le vocabulaire approprié "Tu es shifté où?", comprendre "Tu roules dans quel arrondissement?". Je ferai sept courses lors de cette dernière soirée, dont l'une de quelques centaines de mètres seulement, très appréciable. Une autre m'a entraîné de Saint-Philippe-du-Roule à Ecole militaire, c'était la dernière de la soirée, avec un long retour à prévoir. Tout en me demandant pourquoi la cliente de cet hôtel souhaitait absolument une pizza venant de si loin (il y a pourtant de bonnes pizzerias dans le quartier). Et en repensant au maître d'hôtel à l'ancienne, qui souhaitait signer avec son stylo de réceptionniste sur mon téléphone pour valider la commande (on signe directement avec le doigt).

 

Le métier de coursier offre ainsi, d'après l'expérience limitée que j'ai pu en avoir, le charme du nouveau, de l'inattendu. On ne sait jamais quelle surprise, bonne ou mauvaise, va surgir d'une course, une conversation, un itinéraire apprécié, la découverte d'une nouvelle rue, etc. Un métier sans routines, mais peu rémunérateur. J'aurai gagné autour de 215 euros en tout, avec les bonus de bienvenue (50 euros), en cinq jours de course. En occupant des plages de trois heures environ chaque jour, pour une quinzaine d'heures de travail au total, soit 11 euros de l'heure, avant le paiement des charges. Pas énorme, mais satisfaisant, après cette semaine à livrer des sushis (et autres, à de rares exceptions). J'ai parcouru 94,6 kilomètres (comptabilisés) en cinq jours, donc au total sûrement autour de 115 à 120 bornes. Je suis relativement crevé, difficile de prendre mon vélo pour les déplacements habituels, des courses personnelles en journée. Avant cette expérience, j'avais l'habitude de rouler régulièrement dans Paris, sans être un grand amateur de longues distances. J'en garde de bons souvenirs, un métier agréable, exigeant, avec du contact. Intéressant comme complément de revenu. Mais aux dernières nouvelles, je ne me suis toujours pas reconverti.

Victor Nicolas

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