Le Paris de Houellebecq (1/2)

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C'était lors de la dernière rentrée littéraire, Michel Houellebecq faisait scandale avec son roman Soumission, accusé d'islamophobie. En dehors de ces polémiques, nous avons choisi de décortiquer l'oeuvre romanesque de cet auteur, qui accorde une place si importante à Paris. Tous évoquent cette ville centrale, largement décrite, vécue et commentée avec une certaine originalité. Nous nous sommes penchés en dix points sur la façon dont l'auteur raconte, fait vivre et met en scène Paris, en interrogeant les textes pour en savoir plus sur sa vision de la ville. Voici la première partie, elle décrypte la solitude des personnages, le danger des banlieues, les tensions intra-muros, ou encore la poésie des beaux quartiers et des zones désolées...

 

 

Paris solitaire

 

Des personnages seuls, qui errent sans liens dans une ville surpeuplée. Les héros de Houellebecq sont paumés, désorientés par toute cette population, qu'ils observent à distance. Plus ou moins dépressifs, ils limitent leurs déplacements au strict minimum. C'est le cas du personnage principal de Soumission, qui se restreint à "une sortie hebdomadaire jusqu'au Géant Casino". A l'image de l'artiste Jed Martin (La carte et le territoire), qui reste chez lui pendant presque six mois, à l'exception d'une sortie quotidienne au Casino du boulevard Vincent Auriol.

 

La ville leur renvoie cette solitude, avec cette population qu'ils contemplent de loin: "par sa fenêtre on pouvait distinguer une dizaine d'immeubles, soit environ trois cent appartements", observe Michel dans Les particules élémentaires, malgré l'impression d'être "le dernier homme sur Terre". Une remarque qui revient presque à l'identique dans Soumission, avec des chiffres revus à la hausse : "De ma fenêtre on distinguait une dizaine de tours, plusieurs centaines d'immeubles de taille moyenne. En tout quelques milliers d'appartements (...)". Le narrateur théorise cette solitude, sur ces ménages, réduits à Paris à deux voire le plus souvent à une personne. L'isolement serait donc devenu presque la norme, ce qui s'appréhende bien au vu de la galerie de personnages névrosés et seuls de l'oeuvre de Houellebecq.

 

 

Banlieue, zone dangereuse et à l'abandon

 

Des coupe-gorge morbides, des zones à l'abandon, qui n'évoquent que la tristesse et la mort. C'est un peu la façon dont l'auteur représente la banlieue dans ses romans, à quelques maigres exceptions près. Une image caricaturale, qui ferait passer certaines émissions télévisées pour des modèles de nuance. Un touriste rencontré en Thaïlande (Plateforme) travaille à Juvisy (Essonne), dans un quartier "franchement dangereux", peuplé de personnes âgées et sans le sou. Le siège social de Nouvelles Frontières, que Houellebecq situe à Evry, est en proie à un environnement ultra violent. Attaques d'autobus hebdomadaires, viol et agression dans le train, sous le regard d'autres voyageurs muets, bataille entre bandes rivales ("sept morts, dont deux passants et un CRS")... Des incidents qui créent une véritable "psychose", les employés se barricadant chez eux: "A l'extérieur, il y a les prédateurs, la vie sauvage".

 

Une violence que l'on retrouve à Vitry (Val-de-Marne), dans Extension du domaine de la lutte, où une femme de 82 ans se fait agresser puis euthanasier en toute discrétion. Où le narrateur croise la route de deux habitants peu cordiaux en bas d'une HLM: "l'un d'eux a craché par terre à mon passage. Au moins il ne m'avait pas craché à la gueule." La banlieue de Chevilly-Larue est décrite dans La possibilité d'une île comme une sorte de no man's land: "une zone en pleine phase de 'destruction créatrice'", d'après les termes de Schumpeter. En gros, des "terrains vagues boueux à perte de vue, hérissés de grues et de palissades, quelques carcasses d'immeubles, à des stades d'achèvement avancés".

 

Dans ces paysages désolés, le pavillon de banlieue apparaît souvent comme le lieu d'une enfance solitaire, par exemple à Maisons-Laffitte (Yvelines) dans Soumission, où les parents du narrateur n'invitent jamais aucun ami. Ou au Raincy (Seine-Saint-Denis) dans La carte et le territoire, une zone "entièrement contrôlée par les gangs", où les taxis refusent de se rendre. Le père de Jed Martin avait pourtant acheté sa maison à une époque où la commune était encore agréable, signe d'une décrépitude qui touche aussi les villes.

 

L'artiste ne rend visite à son père qu'une fois par an, à Noël, clin d'oeil à cette tante Marie-Thérèse des Particules élémentaires, que Michel voit tous les ans à cette même période de fêtes, dans un pavillon situé lui aussi au Raincy. Avant son décès... la banlieue étant un lieu de mort, où les seules constructions vraiment récentes sont des hôpitaux, comme le bâtiment ultramoderne des Particules élémentaires, à Meaux. Exception notable à cet enlisement banlieusard, Jed Martin revend la maison du Raincy à un jeune entrepreneur qui décèle dans cette ville "une énergie de folie". "Il surjouait un peu de son intérêt pour les banlieues difficiles", conclut le narrateur en contrepoint.

 

 

SDF et attentats (sauf à Chinatown)

 

Cette violence ne s'arrête pas aux portes de Paris. Les rues de la capitale sont peuplées de SDF, qui semblent représenter une menace omniprésente. Leurs "grognements porcins" troublent la nuit de Noël dans La carte et le territoire, ils se sont sûrement introduits dans la cour. Des mendiants restent devant le Monoprix des Particules élémentaires, malgré la saison chaude. En hiver, on les retrouve "tous les matins gelés sur le trottoir", dans La possibilité d'une île, fuyant les centres d'hébergement, un monde plein de risques, où "rixes, viols, actes de torture" sont fréquents.

 

Un tableau qui représente des êtres sauvages et dangereux. En dehors des sans-abris, Paris est le lieu d'attentats, grèves, et manifestations qui dérapent ("comme toutes les manifestations pacifistes, elle a mal tourné") dans Extension du domaine de la lutte. Des menaces qui émaillent également les pages de Soumission, comme la "notable quantité de racailles" qui zone dans le centre commercial Italie 2, ou la place Clichy envahie par les flammes. Ces importuns menacent également le Michel de Plateforme, en visite au forum des Halles, apeuré par ces "hordes barbares", et se sentant "un peu comme à Thoiry".

 

Pourtant, dans un Paris théâtre de violences, un îlot résiste encore et toujours. C'est Chinatown, où résiderait actuellement Houellebecq. Dans Soumission, le quartier résisterait aux tensions communautaires, et autres pillages, les Chinois étant d'après l'auteur restés en dehors des questions liées à l'islam. Dans Plateforme également, Chinatown échappe aux agressions et aux vols, le narrateur se demandant si les Chinois possèdent leurs propres systèmes de guetteurs. Mais la criminalité n'est pas complètement absente de cette zone sud-est de la capitale, le commissaire Jasselin y évoque, dans La carte et le territoire, la complexité des règlements de compte de la mafia chinoise.

 


Courses de quartiers ou centres commerciaux

 

Les personnages principaux de Houellebecq échappent souvent à l'angoisse de l'existence grâce... aux produits de consommation. Dans ce contexte, rien de plus normal que de mettre en scène les commerçants, petites surfaces, ou autres centres commerciaux. Les magasins Casino rythment ainsi les seules sorties de Jed Martin (La carte et le territoire) et de François (Soumission). Michel (Les particules élémentaires) se ravit quant à lui de l'arrivée de steak d'autruche au rayon boucherie du Monoprix. Houellebecq fait les louanges des courses de quartier, des petits commerçants: les raviolis à la ricotta du marché Mouffetard (Plateforme), sa charcuterie auvergnate ou ses "saucissons aromatisés (au bleu, aux pistaches, aux noix) (Soumission). Les fromageries et boucheries près du square des arènes de Lutèce... Petits commerçants ou surfaces, ils définissent souvent les trajets des héros de Houellebecq, qui aiment en règle générale rester dans leur quartier.

 

Autre acteur alimentaire, la grande distribution, dont l'auteur est féru. Son propre personnage appelant de ses voeux dans La carte et le territoire un "hypermarché total, qui recouvrirait l'ensemble des besoins humains". Quant aux centres commerciaux, il éprouve pour eux un sentiment contrasté. Il les décrit dans des quartiers souvent mornes, à l'abandon (affrontement sur la dalle du centre commercial d'Evry 2 dans Plateforme). Dans Soumission, une église à la "laideur sobre" ressemble au centre commercial Super-Passy, de la rue de l'Annonciation. Pourtant, il reste comme fasciné: rien ne peut se comparer à la "perfection" "d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime" (La possibilité d'une île).

 

 

Poésie des beaux quartiers et zones sinistres

 

Même dans ses romans, Houellebecq fait de la poésie, y compris quand il décrit Paris. Il dépeint les endroits luxueux des beaux quartiers, en donnant à voir l'instant et la beauté d'une scène: "la lumière lunaire jouait sur les flots de la Seine" (Soumission), une vue de l'Institut du monde arabe. Ou près du jardin du Luxemburg: "Au loin, le soleil couchant illuminait les marronniers d'une extraordinaire nuance orangée, chaude (...)" (La carte et le territoire). Ou encore avenue Foch, au matin : "un soleil hivernal et faible montait entre les tours  de la Défense, faisait scintiller le sol immaculé de l'avenue."

 

D'autres sonnent comme de véritables clichés d'une vie rêvée d'amoureux à Paris, des moments tirés de "publicités de parfum", passés à "dévaler ensemble les escaliers de Montmartre", ou s'enlacer sur le pont-des-Arts "illuminés par les projecteurs des bateaux-mouches" (Les particules élémentaires). Un autre type de poésie surgit d'endroits banals, parfois glauques voire sinistres. Une poésie des centres commerciaux, des bâtiments décrépits, des zones industrielles... Ainsi la vue d'Evry (Plateforme) "paysage chaotique, de maisons individuelles, de centres commerciaux, d'échangeurs et de tours", où la beauté pourtant n'est pas absente: "la nappe de pollution donnait au coucher de soleil d'étranges teintes mauves et vertes". Les "immeubles lépreux" près de pont Cardinet, ou encore les bureaux situés dans le treizième arrondissement (Extension du domaine de la lutte) "complètement dévasté", à la "surface lunaire": des terrains vagues boueux, des carcasses d'immeubles, des grues. Les immeubles d'Olympiades en décembre qui ressemblent à des "glaciers morts" (La carte et le territoire). Ou encore les arches métalliques du métro qui surplombent en hiver un "paysage adouci, létal" (La carte et le territoire). La violence n'est jamais loin... Tout comme cette phrase qu'un voyageur tague dans le métro, recouvrant un poème d'André Breton : "au lieu de vos poésies à la con, vous feriez mieux de nous mettre des rames aux heures de pointe" (La possibilité d'une île).

 

Making of:  

 

C'est dès le mois de mars que nous adressé une demande d'interview à Michel Houellebecq sur ce thème de Paris. Après avoir reçu une réponse négative (l'auteur assure la promotion de son ouvrage à l'étranger, indique poliment le service de presse), nous avons décidé de ne pas en rester là. Nous avons donc relu en détails l'oeuvre de Houellebecq, pour analyser sa vision de la ville. Prévue pour la fin de l'été, la publication de l'article a été un peu avancée, par la diffusion dans le journal Le Monde d'une série de portraits, basés entre autres sur son oeuvre. L'auteur de son côté a refusé de répondre au quotidien, et a incité ses proches à faire de même, via un mail commun.

 

Victor NICOLAS

20 août 2015

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