Le Paris de Houellebecq (2/2)

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Amour de la Rive gauche, boîtes à partouzes, mais aussi bons plans, restaurants, et la possibilité de quitter Paris... Voici en cinq points (+un), les détails de la vision de Houellebecq sur la capitale. Un décryptage qui permet de mieux cerner l'auteur et sa perception de la ville, où il situe (en partie au moins) tous ses romans...

 

Escort, partouzes et sentiments

 

Quand ils ne vont pas chercher des relations tarifées en Thaïlande, les personnages de Houellebecq restent souvent obsédés par le sexe, à Paris. Le recours à la prostitution est rarement une expérience incroyable, il arrive pourtant qu'après quelques moments sexuels "sans fatigue ni plaisir" avec deux escorts, certaines pratiques fellatrices créent un "émerveillement" chez le héros de Soumission. Après un mariage raté, Bruno (Les particules élémentaires) fréquente les salons de massage thaï de son quartier, dans le 9ème : New Bangkok, Lotus d'Or, ou Maï Lin. Des noms d'établissement qui pourraient bien être réels - certains sont des restaurants ou de véritables centres de massage - mais qui (aujourd'hui du moins) n'existent pas. Bruno passe ensuite aux peep-shows, en sortant de chez son psychiatre, près de Strasbourg-Saint-Denis. Il essaie enfin les clubs libertins, où il se rend presque tous les samedis avec Christiane (le 2+2, Chris et Manu, les Chandelles, des lieux bien réels). Une expérience qu'ils apprécient plutôt, jusqu'à ce qu'un accident - déclenché par les coups de reins d'un des nombreux partenaires - entraîne Christiane à l'hôpital, et la rende invalide...

 

Les boîtes à partouzes sont aussi du goût des personnages de Plateforme, ils débutent par le Bar-bar, même si d'après les recommandations du personnage principal "il n'y a que deux boîtes qui tiennent à Paris, Chris et Manu, et le 2 + 2", et encore, elles ne sont pleines que le samedi soir. Quant aux boîtes SM, elles offrent des pratiques un peu trop limite (hameçons sur les testicules...), peu appréciées des personnages. Dans ces romans très sexuels - ils comportent tous des scènes détaillées - Daniel (La possibilité d'une île) va jusqu'à tourner un film pornographique ("Broute-moi la bande de Gaza"), avec des beurettes "garanties neuf-trois - salopes mais voilées", qu'il tourne à Ermenonville, à la limite de l'Ile-de-France. Pourtant malgré ce dépassement des limites du sexe et de la morale, l'épanouissement semble surtout venir du couple, Michel (Plateforme) connaît ainsi des moments de plaisir intenses. Notamment lors d'une fellation en pleine rue près du parc Montsouris.

 

 

Rive gauche, mon amour

 

Le Paris de Houellebecq se situe très majoritairement Rive gauche. C'est ce qui ressort de l'analyse des lieux de vie, et de fréquentation des personnages principaux de ses romans. Nous les avons abordé en suivant l'ordre chronologique de publication, outre Extension du domaine de la lutte, où l'adresse du personnage principal reste inconnue (on sait juste qu'il travaille dans le treizième). Michel (Les particules élémentaires) vit ainsi rue Frémicourt (14ème), près de La Motte-Picquet, un "quartier calme". Il a vécu dans son enfance avec sa grand-mère à Charny (Yonne), puis à Crécy-en-Brie, à une cinquantaine de kilomètres de Paris, où à l'époque (1968), c'était la campagne, "un village joli, composé de maisons anciennes". Il fréquente par la suite son collègue Despleschin, qui vit dans un appartement luxueux, rue de l'Ecole polytechnique, dans le 5ème. Se promène avenue Emile Zola, près des tours Beaugrenelle, avant de s'installer dans des bureaux rue de Grenelle. Bruno, quant à lui, grandit dans le très bel appartement de ses grands-parents, boulevard Edgar Quinet (14ème), puis dans un studio payé par son père, près des jardins de l'Observatoire, et de sa fac de Censier. Avant de s'installer avec Anne dans un trois-pièces assez sombre rue Rodier (9ème), une sorte de déclassement.

 

Dans Plateforme, Michel vit près du jardin des Plantes, Valérie avenue Reille, près du parc Montsouris, puis ils emménagent dans un grand quatre-pièces au trentième étage de la tour Opale, près de porte de Choisy. Dans La possibilité d'une île, c'est dans le 15ème que Daniel affirme habiter un "trois-pièces banal". Isabelle, sa conquête, rédactrice en chef de Lolita, habite "sur les hauteurs de Passy" (16ème). Elle rejoint la limite de la rive droite, pour aller faire la fête au domicile de son patron avec Naomi Campbell et Karl Lagerfeld (entre autres), pas loin de la place des Vosges. Daniel est ensuite logé à l'hôtel, au Lutetia, dans le sixième arrondissement.

 

La déclaration d'amour à la rive gauche continue dans La carte et le territoire: Jed Martin occupe un studio boulevard de l'Hôpital (13ème), et rencontre Olga, logée dans la rue Guynemer, près du jardin du Luxembourg. Il se promène bien - un peu accidentellement - rive droite, rue des Martyrs, boulevard de Clichy et avenue de Trudaine. Mais préfère la proximité de la place des Alpes, et du boulevard Vincent-Auriol, d'où il observe au loin le dôme du Panthéon. Ou la rue du Château-des-Rentiers (13ème), dans un bar (Chez Claude) où il a ses habitudes. Enfin, François habite dans Soumission une "chambre froide et humide", extrêmement sombre, et même s'il vit dans le chic sixième arrondissement, il "souffrait de la pauvreté". Il n'a pas voyagé de sa vie, et ne connaît donc que Paris, ses loisirs se limitant au marché aux livres du parc Georges Brassens (15ème). Ses promenades le mènent surtout dans les cinquièmes et sixièmes arrondissements, vers la Sorbonne, où il enseigne, ou encore à la Grande Mosquée ou à l'Institut du monde arabe. Le directeur de l'université habite pour sa part rue des Arènes, "une petite rue charmante", donnant sur le square des arènes de Lutèce, l'un des endroits de Paris que François préfère, et situé rive gauche, bien entendu.

 


Les bons plans

 

Les différents narrateurs égrènent quelques adresses bien senties sur leur Paris préféré. Mais aussi sur les meilleurs points de vue, et leur saison favorite dans cette ville. La rue des Arènes, près du square des arènes de Lutèce est "un des coins les plus charmants de Paris" (Soumission). L'auteur aime définitivement le cinquième arrondissement,  et le marché de la rue Mouffetard, qu'il célèbre dans La carte et le territoire : "à chaque fois il était charmé par ce coin de Paris", séduit par l'église Saint-Médard et son clocher qui lui rappelle celui d'un village.

 

L'auteur disserte sur les plus belles vues de la capitale, pour admirer la cathédrale par exemple, c'est depuis le pont de l'Archevêché: "c'est de là qu'on avait la plus belle vue sur Notre Dame". Ou encore cette vue depuis le 36 quai des Orfèvres : "la vue sur le pont Neuf et le quai de Conti, plus loin sur le pont des Arts, était superbe" (La carte et le territoire). Une représentation qui rend hommage à cette ville, en dehors des effets de lumière qu'il peut mettre en scène (voir Poésie des beaux quartiers et zones sinistres). Enfin, reste encore à admirer Paris à la bonne saison. Pour Houellebecq, c'est à l'automne, il n'y a d'après le narrateur de La carte et le territoire qu'à cette saison que la ville soit véritablement agréable, avec "des journées ensoleillées et brèves, où l'air sec et limpide laisse une tonique sensation de fraîcheur." Le printemps en revanche est décrit comme "pluvieux, froid, boueux et sale." Pour les oiseaux qui chantent et les fleurs qui bourgeonnent, on repassera... Enfin, le mois d'août à Paris serait la promesse de journées "chaudes et même étouffantes", entrecoupées d'orages, de baisses de température, suivies de hausses de chaleur et de pollution. Tout un programme...

 

 

Les restos

 

Les personnages de Houellebecq ne manquent pas l'occasion de se faire un resto. L'auteur peut citer l'endroit (qui existe bel et bien), donner un nom imaginaire, ou le plus souvent le situer, sans citer le nom de l'établissement, même si son type correspond bien au quartier. Dans Les particules élémentaires par exemple, Bruno et Christiane déjeunent dans un restaurant indien près de Gare du Nord, avant de retrouver une brasserie ouverte toute la nuit aux Halles.

 

Un peu plus tôt, Bruno réalise un parcours alimentaire très précis en descendant le boulevard Saint-Michel, et en enfournant un hot-dog dans une échoppe au coin de la rue Gay-Lussac, un Mac Donald's au croisement du boulevard Saint-Germain, puis des pâtisseries tunisiennes rue de la Harpe. Quelques séances de name droping s'imposent, pour les lieux les plus célèbres, comme le café Beaubourg (Plateforme), le café de Flore, où l'auteur se représente lui-même en compagnie d'un Frédéric Beigbeder, icône de l'endroit (La carte et le territoire). Il place au passage une référence à Philippe Sollers, maître des lieux comparable à La Closerie des Lilas, attirant tout comme Beigbeder une clientèle de curieux.

 

En ce qui concerne les lieux inventés, le bar favori de Jed Martin (La carte et le territoire), Chez Claude, censé être situé rue du Château-des-Rentiers, n'est répertorié sur aucune carte. Tout comme le resto à touristes et peoples Chez Anthony et Georges, dont l'ambiance est retranscrite en détails, et censé être situé rue d'Arras, n'a jamais servi aucun plat. Bon à savoir si quelqu'un vous affirme y avoir mangé...

 

 

Paris saturé d'infos

 

L'air ambiant à Paris est comme surchargé d'informations. Le narrateur de La carte et le territoire disserte sur les titres de presse que l'on aperçoit malgré soi près des kiosques, et les conversations que l'on est bien contraint d'entendre dans les queues des supermarchés. Jed Martin remarque que cette surcharge d'informations n'existe pas dans la Creuse (il s'y est rendu pour l'enterrement de sa grand-mère) : "la densité atmosphérique d'information diminuait nettement à mesure que l'on s'éloignait de la capitale". Tout comme "les choses humaines", qui disparaissent petit à petit, pour laisser place à la nature, aux plantes. Cette surcharge d'informations est vécue comme intrusive et perturbante, d'autant que le personnage de Houellebecq avec qui Jed discute voit la presse comme stupide et conformiste.

 

Dans Extension du domaine de la lutte, le personnage principal sort de l'hôpital, puis rejoint Paris en train depuis Rouen. En arrivant à destination, il remarque la laideur des immeubles, puis les affiches de publicité, qui gâchent, s'il en était besoin, le paysage. "Et la publicité qui revient, inévitable, répugnante et bariolée. 'Un spectacle gai et changeant sur les murs'. Foutaise." Il préfère les murs gris, au naturel.

 

 

Quitter Paris (bonus track)

 

Les six romans de Houellebecq se situent au moins en partie à Paris. Pas un qui n'évoque la capitale, fondamentale pour l'auteur. Les personnages éprouvent pourtant souvent un besoin de quitter la ville. Un départ qui peut se faire pour retourner sur les traces de sa famille, comme Jed Martin dans La carte et le territoire, qui veut rejoindre la maison de ses grands-parents, dans la Creuse. Même principe pour le commissaire Jasselin, et la maison de ses parents, en Bretagne. Des départs symptomatiques, "la campagne était redevenue tendance", note le narrateur. A l'image du personnage de Houellebecq, qui s'est installé dans le Loiret, pour retrouver sa maison d'enfance. La vraie rupture pour lui s'était faite quelques années plus tôt, en rejoignant l'Irlande, quittant Paris, "centre sociologique de son activité d'écrivain et de ses amitiés". Un parcours que l'auteur a bel et bien vécu, rejoignant l'Irlande entre autres pour des raisons fiscales, d'après ce qu'il affirme dans sa correspondance (Ennemis publics).

 

Quoi qu'il en soit, un Parisien qui tente de s'implanter en province n'en reste pas moins un étranger, comme le ressentent les habitants de la Creuse. "Pour eux, un Parisien était un étranger à peu près au même titre qu'un Allemand du Nord, ou qu'un Sénégalais; et les étrangers, décidément, ils ne les aimaient pas." Jed Martin, pourtant, s'il a vécu toute sa vie à Paris et banlieue, admet qu'il connaît cette ville finalement assez mal, loin des clichés quant à sa richesse inépuisable. Pour Bruno (Les particules élémentaires), qui se retrouve à Dijon, fraîchement marié, l'attrait de la capitale est franchement à nuancer: "j'avais été constamment malheureux à Paris". Retrouvant plus tard la capitale seulement pour mieux se séparer de son épouse, loin des ragots : "on rentrait à Paris pour pouvoir divorcer tranquillement". Une ville qu'on quitte, et où l'on se quitte.

Victor NICOLAS

20 août 2015

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