Ma vie en squat

Entretien avec un squatteur

 

La première fois que j'ai vu Renard, c'était dans un squat. Rue de Parmentier, à Paris. Juste avant le procès pour lequel il a finalement été condamné à 35.000 euros d'amendes. Un peu tendu, il racontait les différentes décisions de justice auxquelles il avait assisté. Je le retrouve huit mois plus tard, installé dans son nouveau squat, à Montrouge, à cinq minutes à pied du métro. Très accueillant, une fois passée la porte d'entrée, près du grillage tiré. Il occupe le bâtiment depuis près de six mois, avec une dizaine d'amis. Renard est grand, plus d'1m 85, souriant, accompagné de son chien, qui ne le quitte pas d'une semelle. Les cheveux en bataille, les traits un peu fatigués, les restes d'une soirée de la veille. Le quarantenaire (44 ans) reçoit en jean et en haut de survêtement, inusables, qui collent à sa silhouette filiforme. L'entretien se déroule dans sa chambre tout confort, lit deux places, canapé, table basse, radiateur d'appoint... L'hôte offre un thé, et demande si la fumée ne dérange pas, avant de répondre entre deux bouffées de cigarette.

 

Ouvert, il évoque ses débuts en squat, les teufs, les relations à la police et les expulsions (« Parfois, ils essaient de t'expulser directement, en dehors de tout cadre légal »). Il explique comment il s'y prend pour ouvrir un squat, avec son équipe, comment il repère les bâtiments, les investit... Il nous raconte les différents types de profils qui vivent en squat, et comment il gère les décisions de justice. Voici les extraits du récit d'une vie de squat. L'histoire entière se lit directement ici.

 

 

 

Quand avez-vous trouvé ce squat (à Montrouge) ? Avant de quitter Médecins du Monde ?

 

Fin août, quand on a vu qu’on allait se faire expulser de Médecins du Monde, et même avant… On passe notre temps aussi à regarder des bâtiments, à prendre des adresses… On essaie d’avoir un pool d’adresses à checker de temps en temps pour quand le besoin s’en fait ressentir. Quand ont voit se profiler la fin d’un bâtiment, on remet à jour les cartes que l’on a, on regarde dans la rue, et on spotte plusieurs bâtiments qui correspondent bien. Des bâtiments vides, de préférence sans sécurité, ou avec des erreurs de sécurité, et souvent il y en a. Il est même arrivé que la porte soit ouverte, ça peut être pour un milliard de raisons, un agent de sécurité qui ne revient pas, ou autres. Du coup, c’est ouvert…

 

Pour vous c’est du pain bénit ? Presque une invitation ?

 

C’est aussi la garantie que tu ne vas pas faire d’effraction, que tu ne vas pas faire de voies de fait. Parce que ça, ce sont des éléments qui peuvent être retenus par la justice dans une enquête judiciaire. Les flics, quand ils voient des trucs comme ça sur le terrain, ils ont toute latitude pour agir. Ils constatent qu’il y a une effraction, ce n’est pas un délit en soi, on ne peut pas être condamné juste pour une effraction. Il faut qu’il y ait quelque-chose derrière, ça peut être des dégradations de domicile privé, etc. Mais ils savent qu’ils ont la marge de manœuvre nécessaire pour agir, du coup il faut être vraiment clean là-dessus, ne pas avoir fracturé de porte pour entrer : tu es entré parce que c’était ouvert. Ou alors tu le fais un peu à la « one again », tu changes une serrure, mais personne ne peut le savoir, et c’est ta serrure.

 

À la fois pour faire du repérage et pour entrer, vous faîtes les choses de façon carrée, en connaissant vos droits...

 

À force, c’est devenu organique. La meilleure manière dont ça se passe, c’est en équipe. Les gens ont des compétences... Personnellement, je connais bien les procédures. J’habite à Paris depuis longtemps, je suis parti cinq ans à l’étranger, et quand je suis revenu, j’ai squatté l’appart d’un frangin pendant encore un an. J’avais du boulot mais les prix étaient super chers. Il n’y avait pas beaucoup d’opportunités, j’étais auto-entrepreneur en informatique. Soit je me prenais une petite chambre de bonne au fin fond d’un département que je ne connaissais pas, parce que je suis né dans le treizième, et ma vie est plutôt ici, soit je me tournais vers des alternatives.

 

Du coup je me suis tourné vers ça, en étant conscient des risques. Une fois que tu sais ça, tu t’organises pour être insolvable. C’est même pas que tu t’organises, tu laisses faire les choses, et tu deviens insolvable vachement vite. Je suis en-dessous du Smic à l’année, je ne demande pas le RSA. Mais en vrai, je n’ai jamais plus de 400 balles sur mon compte en banque. Je ne fais que des petits tafs à droite à gauche. J’ai le droit à un découvert autorisé, donc j’ai quand même le droit d’aller jusqu’à moins 400 balles, donc j’ai une amplitude de 800 balles. ça, je sais que c’est insaisissable, car en-dessous de 400 euros, ce sont les minima sociaux. ça correspond peu ou prou à ce que je gagne en mode auto-entrepreneur, donc autant ne pas se prendre la tête, assumer cette partie là. Les propriétaires le savent, pour la plupart. ça arrive que certains aillent jusqu’au bout de leur dédommagement et réclament des thunes aux gens. On le voit malheureusement.

 

Plusieurs copains se sont fait condamner à 90.000 euros, avec des huissiers qui viennent tous les quinze jours essayer de saisir leurs comptes. Même si t’es en-dessous des minima sociaux, il peut y avoir un avis à tiers détenteur, qui coûte 75 balles, bloque ton compte, et tu ne peux plus utiliser ta carte. Faut refaire toute la procédure à la Banque de France, etc. C’est un risque. Dans l’absolu, quand on jauge les propriétaires, on essaie de se prémunir contre ce risque. Si on voit que la proprio est barrée et qu’elle va nous saouler, on essaie de limiter les dégâts sur le plan juridique. À moins d’avoir un protocole, tu sais que tu prends un risque. Dans de nombreux cas, ce sont des promoteurs immobiliers, des agences, des sociétés, qui ont une gestion rationnelle du truc. Ils savent que même s’ils veulent te pourrir la vie, ça ne va pas t’empêcher de faire ce que tu fais. Ils ne sont pas dans la vendetta personnelle, ils ont autre chose à f*utre que de dépenser de l’argent pour que j’en dépense sans que cela leur en rapporte. À part ceux qui ont quelque-chose de personnel, et quand ça arrive, t’es dans la m*rde, grave (rires). Je touche du bois, ça ne m’est pas arrivé.

 

 

MORCEAUX CHOISIS, issus de l'entretien  

 

PHILOSOPHIE DU SQUAT

« On occupe les espaces pendant qu’ils sont inhabités, on sait qu’il n’y a pas de projet depuis un certain temps. Notre but, ce n’est pas de bloquer les projets, on ne s’y oppose pas, qu’il nous plaise ou pas. On repère un espace disponible, on l’investit et on fait vivre le truc. En général, on arrive plus ou moins à s’entendre avec les propriétaires là-dessus. (...)

 

Dans quarante ans, j’aurai 82 ans. À 82 ans, je n’aurai peut-être pas envie de déménager tous les six – huit mois, mais peut-être que je me trompe. Il y a des papys squat. (...)

 

Il me faut un endroit où tu rencontres des gens, où il se passe quelque chose, où tu n’es pas enfermé, ni en train de te dire : « Faut que j’aille au cinéma, faut que je paie cinquante balles. Faut que je fasse ça, faut que je fasse ça… » Ce n’est pas contre l’argent, il y a besoin d’argent, mais tu peux aussi faire sans.

 

LES AMENDES, LES PROCÈS

 

Plusieurs copains se sont fait condamner à 90.000 euros, avec des huissiers qui viennent tous les quinze jours essayer de saisir leurs comptes.

 

L’avocat du propriétaire a réussi à faire passer au juge que l’on était des professionnels du squat, c’est pour ça qu’on a été condamnés à 35.000 euros de dommages et intérêts. Que l’on passait de squat en squat, que c’était tout à fait organisé, qu’il n’y avait pas d’histoire de nécessité. Donc on s’est un peu faits n*quer. 

 

LA POLICE

 

On est allé voir la police, en leur disant qu’on avait une ordonnance d’expulsion. On leur a dit : « La seule solution qu’on a, c’est de définir une date avec vous. On ne veut pas se faire expulser à six heures du mat’ par les bottes des CRS. On a du matériel, il faut qu’on prenne des camions, qu’on est en train de vider, etc.

 

Parfois ils essaient de t’expulser directement, en dehors de tout cadre légal, ils n’en ont rien à f*utre. C’est arrivé dans un bâtiment ouvert par trois – quatre personnes à Aubervilliers. La police est arrivée, et ils avaient des preuves papiers, même si c’était un peu léger.

 

On s’est déjà fait virer d’un bâtiment, place de Rio, dans le XVIIème, qui appartenait à la famille Moubarak. C’était pendant la révolution tunisienne.

 

(Avec la police) Ça marche très bien si tu les envoies se faire f*utre. Tu as des preuves, tu les envoies se faire f*utre.

 

Il n'y a pas vraiment de convergence de toutes ces luttes, comme dans le fantasme du ministre de l'Intérieur, on en est bien loin.

 

LES PROFILS

 

Non, on a des profils vachement différents, du coup le rapport de force n’est pas trop en notre faveur. Il y en a qui ont des gamins, ce n’est pas adapté. On a parfois des hébergés qui ont des handicaps, on a des sans-pap’, donc ce n’est pas vraiment adapté pour la prise de risques.

 

OUVRIR UN SQUAT MODE D'EMPLOI

 

On essaie d’avoir un pool d’adresses à checker de temps en temps pour quand le besoin s’en fait ressentir. Quand ont voit se profiler la fin d’un bâtiment, on remet à jour les cartes que l’on a, on regarde dans la rue, et on spotte plusieurs bâtiments qui correspondent bien.

 

Il faut être vraiment clean là-dessus, ne pas avoir fracturé de porte pour entrer : tu es entré parce que c’était ouvert. Ou alors tu le fais un peu à la « one again », tu changes une serrure, mais personne ne peut le savoir, et c’est ta serrure.

 

Il y a une période de sous-marin. Si tu te fais cramer pendant le sous-marin, tu n’as pas encore de preuves et tu peux te faire expulser très facilement. Il faut quand même passer une période plus ou moins longue, qui peut aller de 48 heures, le délai minimum qu’on a eu, à deux mois.

 

AVEC LES PROPRIÉTAIRES

 

Si tu n’as pas de preuve de 48 heures, en général tu te fais tej’ immédiatement. Si tu commences à avoir des preuves un peu costaudes, implicitement, une procédure se déclenche.

 

Quand le propriétaire te dit : « C’est cool, on fait un accord », si c’est au bout de quelques mois, c’est bien. Si c’est au début, sans constat d’huissier, là, il y a un problème. ça veut dire qu’ils ne veulent rien déclencher, et garder l’opportunité de faire ça en sous-main. On n’est vraiment tranquille que quand on a une procédure judiciaire qui commence, ou un protocole d’accord dûment signé.

 

On propose toujours au propriétaire de nous apporter les preuves de travaux quinze jours avant et on décampe. De vraies preuves de travaux, pas un devis fait à la one again, qu’ils ne vont jamais faire,

 

LES SOUCIS DU SQUAT

 

Ça nous est arrivé de prendre six personnes. On s’est aperçus que ça ne marche pas comme ça. Si tu ne peux pas accompagner, driver les gens, ça finit n’importe comment. Le père de famille devient alcoolo, il finit par taper sur sa femme, les gamins… Tu te retrouves dans une situation où tu voulais aider plein de gens, et tu te retrouves à devoir gérer, à faire cesser cette situation

 

 

On avait hébergé une jeune -fille, qui avait des problèmes psychiatriques graves, avec une historique de violences. Elle avait de graves problèmes, ce n’était pas possible au quotidien. C’était plus que des tensions. Elle était nymphomane. Elle avait des bouffées délirantes, passait partout dans le bâtiment en hurlant, à poil. »

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