Migrants de La Chapelle, comment ils (sur)vivent

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C'est le plus grand campement de migrants à Paris. Quelque 70 tentes se dressent sous le métro aérien près de la station La Chapelle. A l’intérieur du camp, leur nombre fluctue en fonction des départs et arrivées très fréquentes. Ils seraient environ 200 migrants, réfugiés pour la plupart, venant d’Érythrée et du Soudan principalement.

 

Le vent s’engouffre sous le pont, et refroidit les corps en ce mois de janvier. La plupart portent plusieurs manteaux superposés, assortis de bonnets et d’écharpes. Pour arriver ici, ils ont traversé le Sahara en passant par la Lybie, ont atteint Lampedusa, puis l’Italie et enfin direction la France. Ils racontent avoir vu leurs compagnons de route se faire tuer sous leurs yeux, attaqués par des pilleurs dans le désert, et eux-mêmes disent avoir beaucoup perdu dans ce voyage. Ces migrants n’ont plus rien ou presque, pas d’argent et peu de biens personnels. Leur objectif après avoir fui leur contrée, c’est de rester en France, voire pour certains de rejoindre d’autres pays comme la Belgique, ou l’Angleterre. En cela, le campement de La Chapelle est l’antichambre de Calais : « Tous ceux qui arrivent à Calais sont passés par La Chapelle », indique Mohamed Majidi, responsable de l’établissement de l’association France Terre d’Asile rue Doudeauville, à quelques centaines de mètres. Signe que l’endroit devient un lieu de passage incontournable, un grand nombre de Soudanais connaîtraient ce campement  de La Chapelle.

 

Téléphone et tentes mystère

 

Justin, 37 ans, dort dans une tente depuis cinq jours, il dit avoir fui le Ghana à la suite d’un conflit de territoire violent qui a coûté la vie à son père. Il affirme avoir laissé derrière lui sa femme et ses deux enfants. Mais leur numéro de téléphone, il l’a perdu  pendant la traversée sur un bateau, où ils étaient près de 300 migrants comme lui. Arrivé en France, il a dégotté des travaux au noir comme maçon, et économisé suffisamment pour se payer un téléphone portable à trente euros. Il espère contacter sa famille, en retrouvant des compatriotes qui pourraient connaître ses proches. Dans son pays, Justin a suivi des études supérieures, il était professeur de mathématiques. Pour survivre à Paris, il récupère de la nourriture distribuée par des associations sur place, ou au Centre entraide demandeurs réfugiés et émigrants (CEDRE), à la Porte de la Villette.

 

Pour rester propre, il utilise les douches municipales. Les tentes, ce sont les associations qui les auraient distribuées. Difficile de savoir d’où elles proviennent exactement, les migrants disant ne pas en savoir plus. Contactés, les services de presse des principales associations caritatives affirment n’y être pour rien, même son de cloche chez La Croix rouge, Médecin du monde, Emmaüs Solidarité ou le Samu social. Une discrétion pour éviter d’éventuels ennuis juridiques ? Ces 70 tentes du même modèle ne semblent pourtant pas provenir de dons de particuliers.

 

Passeurs et prostitution



Les vêtements quant à eux sont l’objet d’un trafic entre migrants. Au bout du campement, un homme veille près d’un sac contenant des affaires en vrac, chaussures, manteaux, qu’il revend un euro cinquante. Ce n’est pas cher, certes, mais il les a obtenu gratuitement, auprès d’associations. Ceux qui trouvent quelque chose à redire le font discrètement, par peur de représailles. Le même migrant tente d’imposer un tarif à des visiteurs, en leur indiquant un prix de deux euros par personne pour la nuit. En apparence, il règne une certaine convivialité, mais la violence n’est jamais loin. Chacun dort avec ses affaires sur soi au risque de se les faire dérober.

 

Le campement s’organise selon certaines règles d’hygiène, chacun urine près du mur du métro aérien. Une fois par semaine, la ville de Paris envoie une équipe nettoyer le sol au Karcher. Ici ne vivent que des hommes, venus seuls. Des passeurs seraient souvent en contact avec eux, circulant près du camp. Ils proposeraient des voyages en Belgique pour une somme allant de 150 à 200 euros, ou en Angleterre, pour 300 à 400 euros. Originaires eux-mêmes du Soudan ou d’Érythrée, ils sauraient se montrer convaincants et inspirer confiance. Quant aux femmes, elles ne resteraient pas longtemps, les rares ayant fait le voyage disparaissent au bout de quelques semaines, pour rejoindre a priori des réseaux de prostitution, d’après une source connaissant ce problème.

 

Et si Paris chassait les migrants?

 

Cette situation d’urgence, peu de gens souhaitent la regarder en face. Beaucoup de Parisiens observent les tentes sans se demander ce qui se cache derrière. Le camp existe depuis maintenant trois ans, et a déjà fermé plusieurs fois. Cet été par exemple, les tentes ont disparu, à la suite d’une initiative d’installer du grillage. Une barrière qui a été découpée dès l’arrivée du froid. Certains migrants disent vivre là depuis plus d’un an, la majorité n’y réside que depuis quelques jours. Mais après avoir tenté leur chance à Calais et au vu de la situation dramatique, ils sont nombreux à revenir dans ce campement de La Chapelle. Certains riverains se disent apeurés, un sentiment qu’ils expriment dans les conseils de quartier. Dans les faits, les migrants causent peu de problèmes, craignant d’être interpellés et expulsés en cas de délit.

 

La ville de Paris reconnaît l’urgence, elle a décidé lors d’un conseil mi-décembre d’allouer une enveloppe de 50.000 euros à Emmaüs Solidarité pour aider les migrants à passer l’hiver. Contactée par parismag fin janvier, l’association a affirmé que cette somme d’argent venait juste d’être débloquée deux jours plus tôt. L’association s’apprête à coordonner la gestion et l’accueil des migrants, en partenariat avec d’autres associations, sans savoir encore précisément comment investir cette somme : lieu d’accueil dédié, tentes, couvertures ou nourriture… Difficile dans ce cadre de reprocher à la mairie de ne pas être généreuse envers les migrants. Mais en parallèle, la municipalité travaille à un projet qui devrait évincer de fait cette population. Dans son programme de campagne de 2014, Anne Hidalgo évoque sa volonté de « briser ce no man’s land qui constitue une frontière entre nos deux arrondissements », à propos de la zone située entre les métros Barbès et Jaurès. Elle prévoit la création d’une promenade. D’autres pistes seront étudiées : espaces verts, street art, ou autres, lors d’une réunion entre les responsables des arrondissements concernés le 9 février à l’Hôtel de Ville.

 

Plus de 64.500 demandes d'asile

 

Quel que soit le projet retenu, les migrants devraient être contraints de faire leurs valises. Ce qui devrait rassurer les riverains. Les migrants pourraient être relégués de l’autre côté du périphérique, ce qui rendrait leurs démarches administratives et leur survie plus compliquées. Car la plupart sont dans une situation flottante, dans l’attente d’une réponse après une demande d’asile. Certains qui y auraient droit préfèrent sauter cette étape, et écouter les promesses des passeurs. Pour les autres, ce droit d’asile est délivré dans un délai de quatre mois. C’est durant ce laps de temps qu’ils patientent dans ce campement, avant de trouver un logement ou de partir à nouveau. Plus de 64.500 demandes ont été déposés en 2014 en France, et 45.400 sont des premières demandes, un chiffre en légère baisse (-2,4%) par rapport à 2013.

 

Quelque 14% proviennent de Paris, de loin le département où ces chiffres sont les plus élevés. En fonction du parcours personnel de ces hommes et femmes, et de la situation de leur pays d’origine, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) accorde ou non ce droit d’asile. En moyenne 28% des migrants ayant fait la demande ont obtenu ce droit d’asile en 2013. Quelque 12% des Soudanais et 14% des Erythréens l’ont acquis, des chiffres peu élevés malgré des situations de famine, et une guerre civile ayant éclaté au Soudan fin 2013. L’Ofpra, qui s’appuie sur les textes de loi, nie toute restriction. Certains associatifs pensent cependant que les préfectures freinent les demandes, par peur de créer un appel d’air, ce qui enverrait un signe aux migrants qu’ils peuvent être accueillis en France, dans une situation économique déjà compliquée.

 

 

Syriens et quai d'Austerlitz

 

En dehors de ces migrants de La Chapelle, les populations les plus accueillies viennent avant tout de Syrie (95% de réponses positives en 2013), d’Irak (67%) et d’Afghanistan (65%). Un campement de réfugiés syriens accueillant 200 personnes, dont des femmes et des enfants, avait vu le jour temporairement à Paris, Porte de Saint-Ouen, durant le printemps-été dernier. Cela à la suite de ce flux migratoire décrit par les spécialistes des Nations-Unies comme le plus grand déplacement de population dans le monde depuis des décennies. Autre campement à Paris, quai d’Austerlitz, près de la Cité de la mode et du design, une centaine de personnes vivraient dans des conditions de grande précarité, sans tentes, en provenance eux aussi du Soudan et d’Érythrée.

 

Spécialiste de l’immigration, Catherine de Wenden, directrice de recherche au CNRS, évoque une certaine défaillance des pouvoirs publics, « une hypocrisie, une déresponsabilité », tout en reconnaissant les difficultés d’accueil. Certains membres d’association parlent quant à eux d’une situation visant à faire endurer aux migrants les plus grandes difficultés, afin de les éloigner du pays. Toujours est-il que les tentes ont rendu visible leur situation. On est encore loin pourtant de l’ampleur du mouvement de SDF appuyé par l’association Les enfants de Don Quichotte, qui avait déployé quelque 300 tentes le long du canal Saint-Martin durant l’hiver 2006-2007. L’opinion publique avait été contrainte de regarder ses sans-abris dans les yeux, ce qui avait débouché sur plusieurs relogements et la promulgation de la loi du Droit au logement opposable en mars 2007.

 

Victor NICOLAS 

28 janvier 2015

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