Migrants de Pajol, tensions autour d'une nouvelle évacuation

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Une nouvelle évacuation a eu lieu pour les migrants, installées depuis plus de deux semaines devant la Halle Pajol, dans le XVIIIème. Responsables d'associations, politiques, militants et riverains ont suivi aujourd'hui vers 9 heures l'évacuation partielle du campement, qui regroupe quelque 150 migrants, en provenance principalement du Soudan et d'Erythrée.

 

Une opération ponctuée par quelques ratés, une méfiance des migrants quant aux promesses de relogement, et des oppositions parfois virulentes entre associatifs et responsables politiques. Cinq bus d'une capacité d'une vingtaine de personnes chacun ont relayé les migrants vers différentes structures d'accueil. Des lieux gérés par des associations spécialisées, comme Aurore ou Adoma entre autres. "Deux centres se situent dans le XIIème, un dans le VIIIème, deux dans les Hauts-de-Seine...", énumère Virginie Sené-Rouquier, cheffe de cabinet du préfet de région, présente sur place, assurant que tous les migrants seraient relogés.

 

Certains militants ont cependant reproché l'éloignement de ces structures du centre de Paris. Une distance qui rend difficile les démarches pour se rendre en préfecture et obtenir une demande d'asile. Des membres du Comité de soutien aux migrants - un collectif de riverains créé spontanément pour soutenir les migrants, leur apporter de la nourriture etc - ont interpellé les responsables politiques présents. Certains voyant dans cette énième évacuation une tentative de "diluer le mouvement".


Les migrants avaient le choix de partir en bus, ou de rester. © VN

 

Partis en bus, revenus à pieds

 

Pourtant, à la différence des précédentes expulsions, dont la principale, du campement sous le métro de La Chapelle, le 2 juin, les militants et riverains présents se voulaient très vigilants quant au suivi des trajets des bus. Le 2 juin, certains migrants se seraient tout bonnement retrouvés lâchés en plein XIXème arrondissement, tandis que d'autres étaient logés dans des hôtels de région parisienne, sans nourriture, pour une durée de deux à trois nuits. Cette fois-ci, des riverains et militants, dont des arabophones assurant la traduction, se sont faits accepter dans les bus.

 

Parmi eux, Sarra, 56 ans, est revenue vers midi avec une quinzaine de migrants, après un trajet raté. A leur retour, à pied, certains se sont jetés devant un bus qui roulait dans la rue Pajol. La scène s'est déroulée au croisement de la rue de Torcy, à une centaine de mètres au nord de la Halle Pajol. Les migrants ont ensuite exprimé leur colère envers certains militants, qui les auraient induits en erreur. "Je les ai accompagnés au centre La Boulangerie (situé entre la porte de La Chapelle et la porte de Clignancourt, ndlr). Une personne nous a dit que ce n'était pas un centre d'accueil de jour, et qu'ils ne pourraient être logés que pour une nuit." C'est ce qu'a affirmé Sarra, riveraine, en interpellant Dominique Bordin, chargé de mission SDF à la mairie de Paris, dans une ambiance tendue. Il y aurait donc eu un couac, un écart entre les logements pérennes proposés et la réalité. Mauvaise compréhension? Houssam El-Assimi, voix forte du Comité de soutien aux migrants, se montre méfiant: "On nous a déjà fait le coup des logements pérennes qui ne durent qu'une nuit..." Ce soir, une manifestation regroupant une centaine de personnes, dont une très grande majorité de migrants, défilait dans le quartier avec une banderole : "On ne nous musèle pas avec une nuit à l'hôtel".

 

De retour près du campement, les migrants bloquent un bus. Furieux de n'avoir obtenu qu'une nuit d'hébergement. © VN


"Ils polluent un peu l'action"

 

Avec d'autres collectifs, comme celui des Sans-Voix, Houssam El-Assimi met en garde les migrants contre les solutions proposées. Allant jusqu'à se réunir en assemblée pour les sensibiliser. Ils critiquent également des propositions hypocrites, les pouvoirs publics voulant cette fois-ci laisser le choix aux migrants de partir, ou non. En voulant se démarquer d'une première expulsion de la Halle Pajol, qui s'était faite sous les coups de matraque, le 9 juin, certains élus Verts et PCF encaissant quelques bourre-pifs au passage. Les options en réalité seraient assez maigres. "Mais où est le choix? Le campement va être démantelé!", affirment certains associatifs. A une centaine de mètres plus loin sur l'esplanade, les services de nettoyage de la ville de Paris prennent leur mal en patience.

 

Une certaine tension s'est exprimée entre les représentants des services de la ville et les responsables d'associations. Denis Godard, du collectif des Sans-Voix, martelant cette nécessité de rester soudés, car visibles, contre les pouvoirs publics voulant d'après lui les disperser. Une dizaine de policiers en civil ont veillé au bon déroulement, et à empêcher la violence d'exploser. Deux assistants sociaux, membres d'une brigade de maraude, et travaillant pour la ville de Paris, ont dialogué ce matin avec les migrants, avec l'aide d'une traductrice. Ils tentent de convaincre une femme et ses deux enfants de quatre et huit ans de prendre un bus, mais celle-ci refuse. Peur de ne pas obtenir de solution sur le long terme... D'autres aussi veulent rester, affirmant qu'ils auront ainsi plus de chances d'obtenir des papiers. Un assistant social reproche à certains militants d'instrumentaliser la situation: "Ils polluent un peu l'action que l'on arrive à mener". Le campement ne sera au final pas complètement évacué...

 

Depuis début juin, les migrants ont occupé différents campements de fortune, expulsés de sous le métro, puis de cette Halle Pajol, du jardin du Bois Dormoy, et du jardin d'Eole. Ils se sont à nouveau installés sur l'esplanade Nathalie Sarraute, devant la Halle Pajol, au lendemain de la fête de la musique, le 22 juin. Passés les premiers matelas, des fauteuils, des tentes puis des sanitaires sont désormais sur place, y compris dans les rues adjacentes. Quelque 814 places de logement auraient pourtant été fournies au total depuis début juin, d'après des chiffres de la préfecture. Les représentants de la ville de mairie reconnaissent l'urgence, tout en souhaitant que l'espace "soit rendu au public", comme l'indiquait le maire d'arrondissement Eric Le Joindre dans une lettre adressée aux riverains début juillet.

 

Mise à jour:

Le 10 juillet au matin, la plupart du campement a disparu. Les matelas et la nourriture ont été placés dans le local d'une entreprise adjacente, par peur de saisie des policiers. Plusieurs dizaines de migrants ont bien été relogés. Restent une vingtaine de personnes, ainsi que des citoyens bénévoles, qui nettoient ce qui reste du camp. Mais si les logements proposés n'étaient pas pérennes, les migrants pourraient bien revenir sur place.

Victor NICOLAS

9 juillet 2015

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 Ils ont vécu deux expulsions coup sur coup. Les migrants de La Chapelle ont été délogés du square Saint-Bernard (XVIIIème) vendredi 5 juin, après avoir été poussés hors de leur campement sous le métro trois jours plus tôt. La plupart ont été placés dans des centres d'accueil, tandis que d'autres ont été logés à l'hôtel pour trois nuits, voire dispersés dans la nature.