Militaires, six mois de mission spéciale à Paris

Ces militaires réservistes patrouillent sous la tour Eiffel. Ils sont 10.000 soldats déployés ainsi en Ile-de-France
Ces militaires réservistes patrouillent sous la tour Eiffel. Ils sont 10.000 soldats déployés ainsi en Ile-de-France © VN

 

Ils sont arrivés à Paris il y a plus de six mois. Aux lendemains des attentats de janvier, les militaires avaient pour but de rassurer la population, et de dissuader d'éventuels terroristes. Leur présence fait désormais partie du paysage, parmi les monuments ou des lieux de confession que le grand public découvre parfois avec eux. Les Parisiens les ont plutôt bien accueillis, parfois en leur offrant des pâtisseries.  D'autres fois avec des insultes, des bousculades... Seule une véritable agression a eu lieu en six mois.


Ces militaires ne connaissent pas toujours le terrain - peu viennent de la capitale - et ne sont pas toujours habitués à rester sur place des heures durant. Ils ont pourtant dû s'y faire, observer les déplacements des civils, les mouvements des trottinettes ou des vélos. Décliner les propositions de photos de touristes, tout en restant vigilant. Une mission qui change des conflits armés en Centrafrique...

 

"Ça pique un peu au réveil"

 

L'armée cherche à faire valoir son engagement dans cette mission dite Sentinelle. L'enjeu est historique, la dernière fois qu'une telle présence a eu lieu remonte à la guerre d'Algérie. Quelque 6.000 soldats ont été déployés en Ile-de-France dès janvier (ils sont 10.000 dans toute la France), un nombre réduit progressivement à 4.000  hommes. Ils surveillent quelque 305 sites en Ile-de-France, dont la grande majorité sont des lieux de culte.

 

Nous avons ainsi rencontré des réservistes du 152ème régiment d'infanterie de Colmar, surnommé les Diables rouges, postés près de monuments parisiens, comme la tour Eiffel, les Invalides, ou certaines gares. Petite particularité, ces militaires exercent en parallèle des activités professionnelles dans le civil. Ils sont mobilisés en renfort des soldats de métier. C'est la première fois que la compagnie entière a été déplacée, en réponse à un effort exceptionnel. Ils permettent ainsi à leurs collègues de souffler un peu, leur évitant d'être à nouveau mobilisés au retour de longues missions à l'étranger.

Le sergent Moeata, jeune-femme de 26 ans, gère les patrouilles de ses hommes
Le sergent Moeata, jeune-femme de 26 ans, gère les patrouilles de ses hommes

 

Le sergent Moeata, jeune femme de 26 ans, est responsable de six hommes. C'est elle qui définit les temps et itinéraires de patrouille, leurs positions, etc. Interrogée sur le parvis de la tour Eiffel, elle assure que le contact avec la population se passe bien. Peu d'insultes (malgré des chiffres de quelque 1.074 insultes depuis le début de l'opération, soit cinq par jour en moyenne, d'après Le Parisien)... Elle assure ne pas avoir peur, rompue aux techniques de surveillance. A peine une petite appréhension le jour de la fête nationale, craignant un attentat à cette date symbolique. A part cela, il faut quand même supporter le poids de l'équipement, un gilet pare-balles de dix kilos, un fusil Famas de quatre kilos, et un casque. Le plus dur provient sûrement des journées à rallonge, avec des amplitudes horaires allant environ (secret défense oblige) de sept heures du matin à 23 heures, soit 18 heures de surveillance. Elle le reconnaît: "Ça pique un peu au réveil".

 

Les vacations sont de deux jours de suite au maximum, suivis de deux jours de récupération. Le repos se fait pour ces Diables rouges à la caserne du Fort-de-l'Est, en Seine-Saint-Denis. Durant leurs jours off, les militaires sortiraient peu, et préféreraient récupérer sur place, après un petit footing de décrassage. Les conditions de logement devraient s'améliorer pour l'ensemble des militaires mobilisés, de nouveaux moyens ayant été mis en place, après le précaire (gymnases...) des premiers mois. Durant leur mission, les hommes seraient désormais beaucoup plus mobiles. L'objectif serait d'éviter de servir de cible. Officiellement, les soldats ne resteraient statiques que par plages de quinze minutes. Sur certains sites cependant, nous avons pu observer les mêmes militaires faire le pied de grue plusieurs heures durant...

Les militaires patrouillent sous la tour Eiffel à Paris

 

"Nous multiplions les cibles"

 

A l'image de ces deux soldats en tenue, postés devant une école juive du XIXème. Ils ne répondent pas de bon coeur aux questions posées. Ils n'y sont pas autorisés, sans la présence d'un responsable de la communication. L'un d'eux finit pourtant par reconnaître: "Si l'on regarde ce bâtiment, vu de l'extérieur, rien n'indique que c'est une école juive. C'est notre présence qui rend cela visible..." La présence des militaires sur certains sites en ferait ainsi des cibles idéales.

 

C'est ce qu'a critiqué dernièrement un colonel dans un mail adressé au chef d'état major de l'Armée de Terre. Le mail s'est ensuite répandu sur Internet, notamment via un blog spécialisé du journal L'Opinion. Difficile d'en garantir l'authenticité, d'autant que le destinataire n'a pas répondu à notre demande. Le militaire critiquerait une opération menée à des fins politiques: "en augmentant le nombre de militaires sur le terrain nous multiplions les cibles potentielles offertes à notre adversaire qui a clairement indiqué la nature de son ennemi. Nous sommes donc bien dans l’affichage politique (...)". Une critique mal vécue dans un univers habitué à respecter une certaine loi du silence.

 

La présence des militaires lève d'autres questions, dont celui du coût financier. Le coût de l''opération s'élèverait à un million d'euros par jour, selon le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, qui s'est exprimé en janvier. Une somme qui aurait ensuite été réduite, et qui devrait atteindre 240 millions d'euros à l'année, d'après les objectifs. Dans cette optique, certains s'interrogent sur le bien fondé de cette présence: les attentats déjoués le seraient surtout grâce aux renseignements. Sur le terrain, les militaires récolteraient pourtant eux aussi des informations. "Certains individus mal intentionnés viennent pour nous filmer, et faire du repérage. Nous les identifions rapidement, et communiquons ces informations aux policiers, qui les interpellent.", assure le sergent Moeata. Plusieurs personnes - impossible de savoir combien - au profil suspect auraient ainsi été appréhendées.

 

 

Inscriptions et monument improvisé

 

Quant à savoir quand cette présence prendra fin... Le plan Sentinelle, tout comme le plan Alerte Attentat, avait vocation à ne durer que très peu de temps. Il perdure pourtant, au gré des annonces. La dernière de Jean-Yves Le Drian sur ce sujet remonte à début mars lors d'une conférence de presse, où il affirmait que le dispositif Sentinelle sera maintenu "au minimum jusqu'au début de l'été, date à laquelle il sera réévalué." Aucune nouvelle depuis... La communication de l'armée assure que les militaires sont prêts à s'investir "jusqu'en 2017". Soit la date d'une nouvelle élection présidentielle. En réalité, depuis 2005, et les attentats de Londres, le plan Vigipirate reste bloqué en phase 'rouge', aucun homme politique n'ayant pris le risque d'abaisser le degré. Cette présence militaire pourrait donc bien perdurer.

 

Quant au visage de Paris, il a bel et bien été modifié par les attentats. Outre ces militaires, des policiers et CRS supplémentaires sont mobilisés pour protéger les lieux publics. Ils seraient aujourd'hui 300 dans la capitale. Un chiffre qui a été baissé en mars, à la suite de protestations - et de mises en arrêt maladies - des CRS. Quant aux vigiles, les grands magasins sont désormais moins sujets aux fouilles systématiques de sacs. Le visage de Paris s'est surtout modifié place de La République, symbole de rassemblements dès le soir de l'attentat contre Charlie Hebdo. Signe de ce soutien, des inscriptions restent présentes sur la statue. "Nous avons pris le parti de les laisser en place, c'est un symbole très important à nos yeux", affirme la mairie, contactée par Paris Mag. La municipalité pourrait enlever ces messages à terme, une fois seulement qu'un autre type de commémoration sera mis en place. Ce pourrait être un monument, dans un endroit qui reste indéterminé. Peut-être sur le boulevard Richard Lenoir, au croisement de la rue du Chemin Vert, où un espace de recueillement s'est improvisé, rassemblant des bouquets de fleurs, bougies et messages. Comme un devoir des Parisiens à la suite de ces attentats.

Victor NICOLAS

23 juillet 2015

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