Profils de cataphiles

©VN

Un homme de 18 à 25 ans, habitant Paris ou sa région... C'est le profil type du cataphile, que nous avons pu déterminer d'après des informations recueillies auprès de Sylvie Gautron, responsable du Groupe d'intervention et protection (GIP), et d'éléments issus de la thèse en anthropologie toute récente de Roxane Peirazeau*. Cependant, il est difficile de dresser un portrait robot type, cette passion des souterrains regroupant des gens qui n'ont rien à voir. "La majorité sont lycéens ou étudiants", confirme Sylvie Gautron. La cataphilie étant une passion plutôt chronophage, les occasions de se retrouver sous terre sont plus rares une fois insérés dans la vie active.

 

Une autre catégorie assez nombreuse serait pourtant constituée d'ex-étudiants habitués des carrières, qui y retournent vers l'âge de quarante ans et après. Les cataphiles seraient surtout des hommes, à 84%, d'après des chiffres de source policière datant de 2011, cités dans la thèse de Roxane Peirazeau. Pourtant de plus en plus de femmes y descendraient, parfois seules, phénomène qui s'expliquerait entre autres grâce aux plans disponibles en ligne. Outre ces indicateurs, ajoutons que les cataphiles que nous avons pu rencontrer ou avec qui nous avons discuté en ligne sont soucieux de préserver un certain mystère. Ils se méfient en règle générale des journalistes et sont peu enclins à se raconter en détails. Voici cependant quatre profils de cataphiles assez courants. Car même si l'on connaît leur réseau, reste à savoir qui ils sont...

 

 

Les passionnés d'histoire

 

Ils s'intéressent aux catacombes avant tout pour le patrimoine. Les passionnés d'histoire sont très attachés au respect des lieux, et souvent en guerre contre les taggeurs. Ces jeunes inconscients qui d'un coup de spray peuvent recouvrir une inscription vieille de plus de deux siècles... Les fous d'histoire savent déchiffrer des passages de la vie de Paris dans ces galeries.

 

Notamment les lettres gravées dans le calcaire: derrière les indications géographiques, reprenant les noms des rues, on lit immanquablement ce "G", première lettre du nom de Charles-Axel Guillaumot, premier inspecteur des carrières, en 1777. On peut aussi observer les derniers signes du calendrier révolutionnaire, qui débute en 1792, et on peut toujours tenter de trouver les fleurs de Lys, presque intégralement effacées par les Sans-culottes. L'histoire de Paris à même la roche.

 

 

Le "G" de Guillaumot, nommé inspecteur des carrières en 1777. L'une des premières inscriptions des catacombes, le genre de pépites recherchées par les passionnés d'histoire.

 

Les touristes

 

Ils sont arrivés en masse avec le développement d'Internet. La diffusion des plans des catacombes en ligne a créé une nouvelle génération de cataphiles... qui se promènent dans les catacombes avec un plan/feuille A4. Les touristes sont strictement parlant des personnes qui descendent en compagnie d'un ou plusieurs cataphiles avertis. C'est une fois qu'ils descendent seuls, après avoir repéré les entrées, qu'ils deviennent de véritables cataphiles. Sauf qu'ils trimballent toujours leur réputation de débutants... Ces dernières années, une nouvelle nouvelle génération a fait son entrée, principalement via Facebook.

 

Une personne connaissant l'accès pouvant organiser une fête, rameutant jusqu'à cent amis, d'après certains témoignages. Sur le réseau social, les groupes du réseau social liés aux catacombes sont généralement fermés, et peu accessibles. Enfin, ce mot de touriste n'est pas nouveau, il était déjà utilisé pour parler des non-initiés des carrières par Pierre Léonce Imbert dans son roman Les catacombes, en 1867.

 

 

Tagueurs et graffeurs

 

C'est une des premières choses que l'on remarque en pénétrant dans les catacombes. Des murs barbouillés, des traces de peinture rouge, noire... Les tags sont omniprésents, surtout dans les galeries les plus fréquentées. En particulier deux lettres que l'on retrouve un peu partout, FC, un sigle qui signifie en toute simplicité "Frotte connard". A l'origine, tout part d'une brouille, un cataphile aurait effacé une fresque d'un graffeur, ce dernier ayant répliqué sur le mode : "tu veux frotter, eh bien frotte, connard!". Donnant ainsi un nom à son groupe de tagueurs, qui s'est déchaîné sur le réseau. Très présents dans les années 90, les FC ont un peu perdu de leur dynamique avec l'âge (la plupart sont quarantenaires) et à la mort de leur leader.

 

Autre style de décoration, cette fois-ci plus artistique, le street-art, avec des pochoirs, du graf, on en trouve énormément dans des lieux comme le bunker... et parfois de véritables fresques, comme une énorme vague, réplique d'Hokusai, qui a naturellement trouvé sa place dans l'une des salles les plus fréquentées, La Plage.

 

 

L'emblème des "Frotte Connards", groupe de tagueurs emblématique. L'histoire de leur nom provient d'un simple conflit.

 

Les cataflics

 

22, v'la les cataflics... Les policiers des catacombes font leur apparition en 1980, quand le commandant Saratte, figure mythique chez les cataphiles, crée l'équipe de recherche et d'intervention en carrières (ERIC). Les policiers d'alors n'avaient pas l'idée qu'ils allaient devoir surveiller près de 300 kilomètres de galeries. Les catacombes connaissent alors un certain engouement, mais plutôt que de faire du tout répressif en distribuant des prunes, Saratte choisit de collecter des informations sur qui descend, pourquoi... un vrai travail de renseignement. Un fichier de 3.000 personnes aurait ainsi été collecté, d'après la thèse de Roxane Peirazeau.

 

Aujourd'hui, les policiers responsables des carrières font partie du Groupe d'intervention et de protection (GIP). Leur chef, Sylvie Gautron, admet qu'elle ne peut consacrer que 2 à 3% de son temps aux carrières, le reste étant réservé à la sécurisation de personnalités politiques entre autres. Ces flics sont tous d'ex-athlètes de haut niveau. Ils mènent une politique davantage répressive, en appliquant l'arrêté préfectoral interdisant l'accès aux carrières, avec des amendes de 60 euros à la clé. Tout en privilégiant un certain dialogue: ils affirment ne pas verbaliser systématiquement. Les cataphiles les charrient parfois, moquant leur prétendue incapacité à se déplacer sans plan. Quant aux membres de l'Inspection générale des carrières (IGC), ils dépendent de la mairie de Paris, et sont responsables de l'état des carrières, pour éviter les éboulements ou autres. Avec pour tâche que le ciel ne tombe pas sur la tête des cataphiles.


 

L'équipe de cataflics vient de finir une patrouille dans les carrières. Sous terre, la mission de ces ex-athlètes de haut niveau oscille entre le répressif et la collecte de renseignements.

 

* Clandestinité et patrimonialisation, cartographie des idéaux et interactions cataphiles au sein des carrières souterraines de Paris

Victor NICOLAS

25 juin 2015

A lire aussi:

Comment les catacombes attirent un grand nombre de curieux, malgré les risques, et grâce au développement d'Internet. Comment ils y accèdent, et pourquoi ils sont encore acceptés, en dépit des interdictions... Lire la suite

L'auteur de Game of thrones dans les catacombes, une clé distribuée une fois par an, des soirées rassemblant de dix à 200 personnes, ou encore des blagues un rien morbides...

Lire la suite